L’Inde face au péril nationaliste

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Les seizièmes élections législatives qui se concluront le 16 mai en Inde sont cruciales à plus d’un titre. Le Parti du Congrès, qui a joué un rôle structurant dans « la plus grande démocratie du monde » depuis l’indépendance de 1947, risque d’enregistrer la défaite la plus cuisante de son histoire en passant sous la barre des 100 sièges (sur les 544 que compte la chambre basse du Parlement, la Lok Sabha).

L’usure du pouvoir – et de son premier ministre, Manmohan Singh, 81 ans – y est pour beaucoup après dix années au sommet de l’Etat. Mais elle a été accélérée par les affaires de corruption et le décrochage du taux de croissance, passé de 9 à 5 % en deux ans seulement. En outre, le manque de charisme de Rahul Gandhi, le fils du défunt Rajiv Gandhi (premier ministre de 1984 à 1989), et de Sonia Gandhi (la présidente actuelle du Parti du Congrès) a contribué à plonger le parti dans une crise de leadership.

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CIVILISATION FAITE DE MÉTISSAGE

La déroute annoncée du Congrès met en péril une certaine idée de l’Inde mêlant multiculturalisme et démocratie. Cet héritage des pères fondateurs, du mahatma Gandhi à Nehru, est d’autant plus menacé que le favori du scrutin, Narendra Modi, appartient au mouvement nationaliste hindou. Née dans les années 1920 en réaction au panislamisme de la minorité musulmane, cette idéologie, dite de l’« Hindutva » (ou hindouité), tend à résumer la civilisation indienne, pourtant faite de métissages, à la seule communauté hindoue (80 % de la population).

Pour ses hérauts, les minorités musulmane (14 %) et chrétienne (2 %) peuvent certes pratiquer leur culte dans la sphère privée, mais, dans l’espace public, elles sont invitées à s’identifier à la culture hindoue et à prêter allégeance à ses symboles.

Cette école de pensée, qui s’incarne depuis 1925 dans le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – le Corps national des volontaires), un mouvement destiné à « muscler » les hindous tant au moral qu’au physique, a toujours combattu le Congrès. C’est d’ailleurs un ancien membre du RSS qui a assassiné le mahatma Gandhi en 1948. Nehru a ensuite fait de ce mouvement sa principale cible politique.

C’est de ses rangs qu’est né le Bharatiya Janata Party (BJP – Parti du peuple indien) qui a gouverné l’Inde de 1998 à 2004 à la tête d’une coalition comportant de nombreux partis régionaux – le BJP n’a en effet jamais remporté plus de 183 sièges à la Lok Sabha.

POPULARITÉ DE NARENDRA MODI

A l’époque, les nationalistes hindous n’avaient pas eu sur la démocratie indienne l’effet délétère que certains redoutent aujourd’hui. C’est qu’Atal Bihari Vajpayee, le premier ministre, représentait l’aile la plus modérée du BJP et que ses partenaires au sein de la coalition parlementaire l’avaient obligé à renoncer aux articles les plus controversés de son programme – comme la construction d’un temple dédié au dieu Ram à Ayodhya (Inde du Nord) sur les décombres d’une mosquée du XVIe siècle rasée en 1992 par des activistes hindous, pour qui elle avait été construite sur le lieu de naissance de cette figure sacrée.

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La situation promet d’être différente aujourd’hui si Narendra Modi est porté à la tête du gouvernement. Cet ancien cadre du RSS était en effet à la tête du Gujarat, son Etat de naissance, depuis à peine cinq mois en février 2002 lorsque y ont éclaté de très violentes émeutes entre hindous et musulmans. Ces heurts, qui ont fait officiellement un millier de morts – essentiellement des musulmans – avaient d’ailleurs amené le premier ministre Vajpayee à souhaiter sa démission. Mais l’image de protecteur des hindous que Modi a retirée de cet épisode sanglant a conforté son assise au sein du BJP – et au-delà.

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La faiblesse du Congrès et la force de Modi devraient permettre au BJP d’arriver en tête le 16 mai, jour de la proclamation des résultats. Mais franchira-t-il la barre des 272 sièges qui lui permettrait de gouverner seul – ce qu’aucun parti n’a réussi à faire depuis 1984 – ou bien devra-t-il faire alliance avec des partenaires au sein d’une coalition ?

Dans le premier cas, le gouvernement de Modi sera sans doute soumis aux pressions de l’aile dure du mouvement nationaliste hindou pour enfin mettre son programme en œuvre, au risque de provoquer les minorités. Dans le second cas, la difficulté est tout autre puisqu’il faudra composer avec un nombre encore inconnu de partis régionaux pour former une coalition.

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D’ores et déjà, la Bourse a amorcé un rebond qui devrait s’accentuer si Modi annonce des mesures de libéralisation. Il pourrait donc faire entrer l’Inde dans une ère nouvelle combinant nationalisme religieux, osmose entre cercles politiques et milieux économiques et personnalisation du pouvoir. Ce « modèle » est déjà à l’oeuvre ailleurs.

  • Christophe Jaffrelot (chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI, Sciences Po-CNRS))
  • http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2014/05/11/l-inde-face-au-peril-nationaliste_4414724_3232.html

 

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