Narendra Modi, hindou à l’extrême ?

 dans News Inde

Il faut voir cet homme corpulent, barbe blanche taillée, bête de scène, théâtral dans le courroux comme dans le sarcasme, il faut observer Narendra Modi, 63 ans, en campagne sur les brûlants tréteaux de la plaine du Gange, pour saisir vite que quelque chose de troublant est en train de se passer en Inde. La victoire de cet homme-là, propulsé au pinacle de la « plus grande démocratie du monde » – 850 millions d’électeurs – à l’issue des élections législatives dont les résultats ont été annoncés vendredi 16 mai rend nécessaire de réviser quelques boussoles. L’arrivée au pouvoir, à New Delhi, du porte-drapeau de la droite nationaliste hindoue, scénario rendu vraisemblable par l’impopularité du gouvernement sortant du Parti du Congrès de la dynastie Nehru-Gandhi, ne sera sûrement pas un événement anodin.

hindou a l'extreme benares Ishan Tankhaaffiche à Benares/ Ishan Tankha

Son idéologie de l’hindutva – stipulant que l’Inde est intrinsèquement hindoue – bouscule trop les postulats d’un projet national multiconfessionnel pour laisser les choses en l’état. A l’heure du village mondial, la dialectique entre crispations identitaires et exposition au vent du large risque de trouver un point d’application privilégié dans le laboratoire indien.

Deux thèses s’affrontent : la rassurante et l’angoissée.

APPARENCES TROMPEUSES

En face, les inquiets mettent en garde contre les apparences trompeuses. Ils soulignent que derrière la personne de Modi sont embusquées des forces régressives et intolérantes menaçant de saper la démocratie indienne et son pluralisme religieux. Ils s’alarment du rétrécissement à venir du champ politique et intellectuel libéral. Ils redoutent la résurgence de l’antagonisme historique entre la majorité hindoue (80 %) et la minorité musulmane (14 %), celui-là même qui avait motivé la sanglante partition en 1947 du sous-continent sous tutelle britannique entre Inde et Pakistan. Bref, l’Inde de Gandhi et Nehru serait en péril. Qui croire ?

Les optimistes ont leurs arguments finement rôdés. « S’il arrive au pouvoir, M. Modi donnera tort à ses critiques qui le  présentent comme un homme dangereux », affirmait Tarun Vijay, un des cadres du BJP, avant l’annonce des résultats.

AGGIORNAMENTO IDÉOLOGIQUE

M. Modi aurait-il donc changé ? L’ancien militant pur et dur de Rashtriya Swayamsevak Sangh (Association des volontaires nationaux, RSS) – la matrice de la galaxie nationaliste hindoue – se serait-il métamorphosé en gestionnaire exclusivement préoccupé de croissance économique ? « Il a évolué comme Tony Blair et son New Labour », affirme Manoj Ladwa, un membre de la cellule communication du BJP. Le « camouflage » consiste à cultiver l’euphémisme et à se contenter d’adresser des messages subliminaux. Ainsi, le fait que M. Modi se soit personnellement présenté à Bénarès, ville sainte de l’hindouisme. Ou que trône l’effigie du dieu Ram sur son estrade dans une localité (Faizabad dans l’Uttar Pradesh) qui fut naguère le théâtre d’affrontements entre hindous et musulmans, à cause d’une mosquée construite sur le lieu de naissance supposé de Ram. «Modi s’inscrit dans l’héritage de l’hindutva sans le dire expressément », décode Deepak Malik, directeur de l’Institut d’études gandhiennes de Bénarès. Ou quand la symbolique est plus éloquente que les mots. Quand les silences résonnent plus que les slogans.

UN ÉPAIS MALAISE

D’où le malaise qui n’en finit pas d’entourer l’aspirant au pouvoir suprême en Inde. Un malaise d’autant plus épais que M. Modi n’est que la face visible d’une organisation, le RSS, aux multiples émanations sur les terrains politiques, religieux, syndicaux, culturels. « Le RSS vise à une transformation de l’Inde à long terme, il pousse à un changement graduel insidieux », rappelle Gilles Verniers, chercheur à Sciences Po et professeur à Ashoka University.

La réécriture des livres d’histoire jugés hétérodoxes est l’une des missions que s’est assignées l’organisation. Le dernier fait d’arme en ce domaine d’un groupe lié au RSS a été la censure imposée, en février, à l’ouvrage de l’indianiste américaine Wendy Doniger The Hindus. An Alternative History, au motif que le livre avait « insulté les sentiments religieux des hindous ».

M. Modi contrôlera-t-il ces éléments ? Son pragmatisme affiché suffira-t-il à contenir le réveil des tenants d’un hindouisme prétendument brimé sur son sol ? L’avenir à court terme de l’Inde pourrait – en partie – se jouer dans la réponse à la question.

http://abonnes.lemonde.fr/culture/article/2014/05/15/modi-hindou-a-l-extreme_4419434_3246.html

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