Narendra Modi : les charmeurs de souris, les 3S

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Quels sont les mots du futur patron de l’Inde ? Qu’a-t-il dit dans ses discours  de campagne ? Comment a-t-il galvanisé la foule de ses supporters ? Et, surtout, quels sont ses non-dits, ses messages implicites ? La lecture des déclarations de Narendra Modi, chef du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP) voué à devenir premier ministre du géant d’Asie, est assurément éloquente autant par ce que son verbe proclame que par ce qu’il induit ou ce qu’il tait. La langue de M. Modi est à la fois explicite et codée, finement cryptée, émettrice de signaux ou de connivences dont son public se délectera mais sans pour autant l’exposer à la sentence de la critique.

Sur les estrades, M. Modi n’a jamais rien dit d’incendiaire au fil des semaines qui ont précédé le scrutin législatif. Rien qui puisse ruiner le lent travail de reconstruction de son image depuis les fameuses émeutes anti-musulmans du Gujarat de 2002, cette image d’ » un marchand de morts « , ainsi que l’avait stigmatisé Sonia Gandhi, la présidente du Parti du Congrès.

M. Modi admet certes qu’il est un  » nationaliste hindou «  (entretien accordé à Reuters en juillet 2013), mais il se garde bien de toute imprécation agressive à l’égard des minorités religieuses, musulmane ou chrétienne.

L’organisation du BJP a comme redistribué les rôles. Aux seconds couteaux, la liberté de pêcher en eaux troubles. Ainsi de ce Giriraj Singh, qui avertissait que les opposants à M. Modi,  » n’avaient pas leur place en Inde mais au Pakistan « . Et pourquoi donc le Pakistan, si ce n’est que ces opposants sont forcément musulmans ou défendent la minorité musulmane ? M. Modi ne s’exprime jamais ainsi. Sa posture est celle d’un aspirant au pouvoir suprême, homme d’Etat potentiel, inscrivant la destinée indienne au-dessus des contingences de campagne.

charmeurs de souris

 » Charmeurs de souris  »

Aussi Narendra Modi a-t-il axé sa rhétorique autour de ses deux thèmes de prédilection que sont le  » développement  » et la  » bonne gouvernance « . Il a vanté les performances économiques de son Etat du Gujarat, précisant qu’elles sont au service de la nation tout entière. Il parle beaucoup de la  » jeunesse d’Inde «  ( » 65 % de notre population est âgée de moins de 35 ans « ), qu’il oppose au  » vieillissement «  de l’Europe et de la Chine.

Il parle d’agriculture, d’électricité, d’industrie textile, de technologie. Au cliché du pays des  » charmeurs de serpents « , il oppose la génération informatique des  » charmeurs de souris « . Il raffole des sigles. Tel les  » 3 S  » – pour skill (compétence), scale (échelle) et speed (vitesse). Ou encore l’équation IT + IT = IT : Indian Talent + Information Technology = India Tomorrow. Modi, professeur de management au tableau noir ?

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Autre type de langage codé, les références implicites à l’hindouisme. M. Modi parle avec émotion de fleuve  » mère «  qu’est le Gange, fleuve mythique né du chignon de Shiva. Une effigie du dieu Ram a trôné sur son estrade dans l’Uttar Pradesh. Il loue souvent la nation de  » grande spiritualité «  qu’est l’Inde, mais la plupart des grands maîtres qu’il cite comme source d’inspiration – Vivekananda, Deen Dayal Upadhyaya ou Syama Prasad Mookerjee – sont tous des idéologues du nationalisme hindou.

La pensée de Narendra Modi se devine de manière oblique dans son panthéon personnel. Elle ne s’exprimera jamais dans des attaques frontales.

Frédéric Bobin

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