Narendra Modi Une énigme indienne

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A 63 ans, la tête d’affiche du parti nationaliste hindou BJP devient premier ministre d’Inde. Les minorités musulmanes et chrétiennes s’inquiètent, les intellectuels s’alarment. Les investisseurs, eux, jubilent

tiomphe Affiche électorale de Modi dans une rue d'Ahmadabad. AJIT SOLANKIAP PHOTO

Ce jour-là, à Bénarès, la lame orange roulait sous un ciel de braise. Elle engorgeait les rues bordées d’échoppes, assiégeait les ronds-points hérissés de héros de bronze, se glissait sous les ponts de chemin de fer pour s’en aller mourir au bord du Gange, là où le fleuve né du chignon de Shiva épanche ses saintes langueurs vers les marches de palais verdis de mousson. Et Narendra Modi qui trônait sur le toit de son 4 × 4 aux airs de char. Le capot était nappé de fleurs de souci aux teintes safran. Le véhicule fendait avec peine la foule, masse humaine coiffée du topi – calot cher à Gandhi et à Nehru (BJP) – Parti du peuple indien – devrait en toute logique devenir premier ministre du géant d’Asie peuplé de 1,2 milliard d’habitants, puissance émergente dont le poids sur les affaires du monde est voué à s’accroître. L’Inde bascule à droite. Elle éconduit l’héritier de la dynastie Nehru-Gandhi, le gentil mais palot Rahul (43 ans), espoir déçu du Parti du Congrès, pour s’offrir à M. Modi, farouche et sulfureux, adoré et abhorré.

Narendra  Modi a frappé fort. Il a ratissé bien plus large qu’on ne l’en imaginait capable. Sa lame safran a emporté les capitaines d’industrie, la classe moyenne ascendante des villes, les brahmanes gardiens de l’ordre immémorial – groupes déjà plus ou moins acquis – mais aussi, et tel est le ressort de son succès, la jeunesse des basses castes d’Inde du Nord qui peuvent s’identifier à sa propre réussite. M. Modi a d’ailleurs beaucoup joué sur son passé d’humble  » vendeur de thé « . Un dirigeant du Parti du Congrès avait-il un jour utilisé le sobriquet, sous-entendant qu’un homme de pareille extraction ne pouvait prétendre diriger l’Inde, M. Modi retourna habilement la malheureuse moquerie. Face à l’arrogance des élites, il est l’homme du peuple s’imposant par son seul labeur.

Narendra Modi est né en 1950 à Vadnagar, bourg du Gujerat (ouest), dans une famille pauvre issue de la communauté des ghanchis, caste hindoue de presseurs d’huile végétale située au bas de l’échelle sociale bien que d’un rang supérieur aux intouchables (dalits). Gamin, il aide son père sur le stand de thé familial installé face à la gare. Mais le garçon aspire à l’évidence à une autre famille. Il la trouve dans l’ambiance sportive du Rashtriya Swayamsevak Sangh (Association des volontaires nationaux, RSS), la matrice du mouvement nationaliste hindou. Il fréquente l’organisation dès l’âge de 8 ans. Au départ, il ne s’agit que de s’adonner à la sortie de l’école à des jeux et des joutes fortement inspirés de ceux des boy-scouts de l’ex-colonisateur britannique. Puis la propagande fait son œuvre. Elle instille dans les jeunes cœurs les vertus de l’ » héroïsme «  et la vénération pour une civilisation hindoue qu’il faut restaurer dans sa  » gloire  » souillée par les invasions étrangères (Moghols musulmans, Empire britannique).

Le RSS devient sa famille, la vraie, la seule. Ses parents l’ont bien marié à l’âge de 13 ans avec une fille de leur choix, mais le jeune Narendra, dès que le temps de la cohabitation conjugale est arrivé, a fui à grandes enjambées. Il disparaît deux ans dans l’Himalaya. Et, quand il revient au Gujerat, c’est pour filer à Ahmedabad, la capitale de l’Etat, ouvrir son propre stand de thé. Là, il renoue le contact avec les cercles du RSS. Il est affecté au siège de l’organisation, où il sert les repas, passe la serpillière et lave le linge des dirigeants locaux. Puis il devient un pracharak, un permanent du mouvement, astreint à un régime de vie monacal. Il grimpe les échelons patiemment, agitateur de l’ombre orchestrant les campagnes locales contre Indira Gandhi. Ses talents d’organisateur hors pair impressionnent. Son ambition froide et dévorante inquiète tout autant. Mais les rivaux qui s’alarment de son égocentrisme forcené, bafouant souvent la discipline de l’organisation, sont écartés l’un après l’autre.

Tel est l’homme qui devient chief minister (chef de l’exécutif) du Gujerat, en 2001. Dans cet Etat de la côte occidentale de l’Inde, ouvert sur la mer d’Arabie, le fond de l’air est safran, lourdement safran. Là, la frontière avec le Pakistan n’est que la figure symbolique d’une relation obsessionnelle avec un monde musulman perçu comme une menace intruse. Ainsi le Gujerat est-il devenu dans les années 1990 le laboratoire de l’hindutva, l’idéologie propagée par le RSS précisant que l’Inde est intrinsèquement hindoue et que les religions minoritaires, musulmane ou chrétienne, doivent l’admettre et se faire discrètes. Dans une telle ambiance, le BJP, vitrine politique du RSS, n’a guère de mal à ravir le pouvoir local. Et derrière le BJP s’impose M. Modi, irrésistible conquérant.

Est-ce un hasard ? Cinq mois après son investiture à la tête de l’exécutif du Gujerat, l’Etat s’embrase. Le 27 février 2002, un train transportant des pèlerins hindous affiliés au RSS est attaqué par des musulmans à Godhra, à 160 km du chef-lieu, Ahmedabad. Un wagon s’enflamme. Près d’une soixantaine de passagers périssent. Le lendemain, des foules d’hindous ivres de vengeance mettent le Gujerat à feu et à sang, traquent les musulmans, les dépècent au couteau, brûlent les corps, éventrent les femmes enceintes.

On ne saura jamais combien de personnes ont été ainsi assassinées poendant plusieurs semaines. Les évaluations oscillent entre 1 000 et 2 000 morts. Mais on sait que les bandes de tueurs ont agi en toute impunité. La police de M. Modi est restée les bras croisés tandis que des cadres du BJP et du RSS encadraient les hordes. De nombreuses enquêtes journalistiques ont cité des témoins révélant que M. Modi a sciemment laissé la violence se déchaîner. Le calcul aurait consisté à conforter sa stature de sauveur d’une majorité hindoue initialement traumatisée par le drame du train de Godhra. Et qu’importe si la  » réaction «  – l’euphémisme en vogue chez les nationalistes hindous – se déploie sur une tout autre échelle de la violence.

Dans le reste de l’Inde, c’est la stupéfaction devant le spectacle de ces pogroms filmés en direct à la télévision. A New Delhi, Sonia Gandhi, la présidente du Parti du Congrès, parle de M. Modi comme d’un «  marchand de morts « . Evoquant sa passivité, la Cour suprême le qualifie de  » Néron des temps modernes « . Mais la justice s’est révélée impuissante – en tout cas jusqu’à présent – à déterminer la responsabilité pénale personnelle de M. Modi dans la tragédie. Un de ses anciens ministres, Haren Pandya, avait bien commencé à parler. Il a été mystérieusement assassiné.

Au lendemain de cette catastrophe politico-humanitaire du Gujerat, les commentateurs ne donnaient pas cher de l’avenir de M. Modi. La tache de sang était présentée comme indélébile. Et pourtant… Patiemment, méthodiquement, M. Modi s’est reconstruit. Selon l’un de ses biographes, Kingshuk Nag, il a trouvé dans le modèle chinois une source d’inspiration. Après le massacre de Tiananmen à Pékin en 1989, Deng Xiaoping, l’homme qu’il admire tant, n’a-t-il pas réhabilité l’image du Parti communiste en relançant la mécanique enrayée des réformes économiques ?

Comme par hasard, M. Modi découvre à ce moment-là le mantra du  » développement « . Il déroule le tapis rouge aux investisseurs, améliore l’efficacité de son administration, réduit la corruption. Le Gujerat a toujours été un Etat économiquement performant – les entrepreneurs gujeratis s’illustrent dans la diaspora indienne –, mais M. Modi est maître dans l’art de s’attribuer ce dynamisme ancestral. Et, même si les indicateurs sociaux du Gujerat sont à la traîne, l’évidence commence à s’imposer que le Gujerat de M. Modi est un îlot de bonne gouvernance dans un océan d’archaïsme. La manière dont  » le marchand de morts  » de 2002 a ainsi pu réinventer son personnage restera l’une des énigmes les plus étonnantes de la politique indienne. M. Modi a même tenté de mimer Gandhi – un autre Gujerati – en jeûnant pour la paix et l’harmonie.  » Il a bel et bien changé « , clament ses amis. Mais beaucoup d’autres sont franchement sceptiques.

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Frédéric Bobin

 

 

 

 

 

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