L’amour ne sonne qu’une fois

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Le film Missed Call, sorti en 2005, exploite l’utilisation des appels manqués dans les relations amoureuses. Photo DR

Passer un coup de fil et raccrocher avant même que l’autre n’ait pu saisir l’appel. Cette technique de drague, très prisée des jeunes Indiens, a envahi la scène culturelle du pays.

Une fois de plus, l’Inde montre qu’elle sait se démarquer. Selon les opérateurs indiens de téléphonie mobile, plus de la moitié de leurs 886,3 millions d’abonnés se servent de leur téléphone pour passer des “appels manqués”. Ils attendent une première sonnerie pour être sûrs que la connexion est établie, mais raccrochent avant que la personne ne réponde. Tous les mobiles étant dotés de la présentation du numéro, les usagers peuvent savoir qui les a appelés, et parfois dans quel but. Ni l’émetteur ni le destinataire n’ont alors de communication à payer.

Pour qui a un budget serré, passer un appel manqué permet de rassurer gratuitement la personne à l’autre bout du fil. Mais, pour les jeunes Indiens, en particulier dans les régions conservatrices, ces échanges ouvrent aussi la porte aux idylles. Voir apparaître un numéro inconnu sur leur écran suscite chez eux des rêves faits de mystérieux soupirants et de relations tumultueuses.

Des chansons et des scénarios entiers reposent sur la poésie secrète de l’appel manqué. « Ils sont source de suspense », affirme Ratnakar Tripathy, chercheur sur le cinéma et les chansons en bhojpuri (langue parlée dans le nord-est de l’Inde). « Les appels manqués transmettent un message parfaitement limpide : “Rappelle-moi”. Si une fille ou un garçon donne suite, c’est qu’il ou elle est intéressé (e). Dans les villages, contrairement à ce qui a cours dans les villes, l’amour doit respecter une étiquette stricte. Toute entorse au protocole peut engendrer de terribles violences. Les appels manqués encouragent aussi les fantasmes, car on peut spéculer sur l’identité de l’inconnu jusqu’à ce que le mystère soit élucidé. C’est une activité très prenante chez les jeunes. »

Au Cachemire, le film Missed Call a été consacré à la question en 2009. « Envoie-moi un appel manqué ou un SMS, je répondrai oui tout de suite », chantent des femmes en tenue traditionnelle qui dansent d’un air guindé dans de magnifiques champs et rivières. Il ne fait aucun doute que, si leurs amants potentiels se dérobaient cette année-là, c’est uniquement parce que les autorités avaient interdit l’ouverture de nouvelles lignes prépayées pendant douze mois.

La cour sans compter pour les plus aisés

Si la possibilité de contacter de nouvelles personnes avec cette technique peut paraître séduisante, il ne faut pas oublier que les appels manqués peuvent aussi être interceptés. Le film Kisan , sorti en 2012 au Pendjab, évoque ce risque. Un jeune homme audacieux, poussé par ses copains, appelle son amoureuse pour que tous puissent entendre la voix de la dulcinée. Mais c’est la mère de celle-ci qui répond : elle exige alors de savoir qui appelle, ce qui réjouit le groupe de jeunes garçons, pendant que la petite amie se cache derrière une porte, consternée. La chanson suivante montre cette dernière en train de reprocher à son petit ami de ne pas avoir raccroché après une seule sonnerie.

Mais les appels manqués ont aussi acquis une connotation péjorative dans certains milieux privilégiés. En effet, les personnes qui peuvent acheter régulièrement des cartes prépayées ou avoir un abonnement mensuel n’ont pas à se préoccuper du coût de chaque communication. Ils ont les moyens de faire la cour sans compter à leurs bien-aimés.

Sur un titre de l’album Naad Karaycha Nahi (Ne sois pas envoûté), composé en marathi (langue parlée entre autres au Maharashtra), une chanteuse établit un lien direct entre les appels manqués et la situation financière. « Je suis une fille ordinaire », chante-t-elle avant de demander à un garçon s’il est assez riche pour l’appeler sans raccrocher.

Dans Missed Call , aucune chanson à l’eau de rose n’évoque à demi-mot des amours interdites ou des difficultés financières. Le réalisateur S. J. Balu consacre tout son film à une histoire aux mœurs légères sur l’infidélité, dans un contexte urbain indéterminé. Ses personnages passent néanmoins plus de temps à se parler directement qu’à regarder leurs mobiles. Et, soyons honnêtes, l’intrigue pourrait vite lasser si tout le monde se trouvait en permanence à fixer son téléphone et à passer des appels manqués.

http://www.bienpublic.com/actualite/2014/06/29/l-amour-ne-sonne-qu-une-fois

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