Vache indienne : le sacre d’un mythe récent

 dans News Inde

Outil de mobilisation politique contre les colonisateurs, la vénération du bovidé remonte seulement au XIXe  siècle

 

  Pauvre vache sacrée ! L’animal est si vénéré en Inde, au moins par une frange de la population, qu’il n’a pas la vie facile. Pendant que ministres et députés s’emparent d’elle comme d’un étendard de la culture hindoue, la vache doit vivre dans une Inde qui s’urbanise, les pattes sur le goudron, le museau dans les pots d’échappement, pour combler de fierté ces hindous qui ne peuvent vivre sans elle. Et peu importe si l’animal meurt dans des accidents de circulation, est abattu clandestinement, ou s’il doit abandonner les verts pâturages de ses ancêtres pour brouter les sacs plastique jusqu’à mourir d’étouffement. La vache sacrée est victime de l’adoration qu’elle suscite.

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Le mythe est pourtant une création récente, absent des textes sacrés indiens, le Rig-Veda, rédigés entre 1 500 et 600 ans avant notre ère, si l’on en croit Dwijendra Narayan Jha. Dans son ouvrage intitulé Le Mythe de la vache sacrée (Verso, 2002), l’historien montre, exemples à l’appui, que la vache est servie comme offrande aux dieux védiques, dont Indra, qui en était très friand. L’animal est même consommé par les habitants, les Aryens, qui venaient d’arriver des steppes d’Asie centrale dans les plaines du nord du pays. Et il est également sacrifié pour accompagner la migration de l’âme du défunt dans le cycle des réincarnations.  » La dimension sacrée de la vache est un mythe et sa viande faisait partie du régime alimentaire non végétarien et des traditions diététiques des ancêtres indiens « , conclut Dwijendra Narayan Jha.

C’est au XIXe  siècle, à la suite du mouvement créé par le leader religieux Dayanand Saraswati, que la protection de la vache devient un outil de mobilisation politique contre les colonisateurs, avec, en filigrane, la croyance que les invasions musulmanes auraient imposé la consommation de bœuf à l’Inde. Cette sacralisation de la vache est même à l’origine de l’un des épisodes les plus sanglants de la révolte contre les colons britanniques. En  1857, les Cipayes, soldats indiens enrôlés dans l’armée de la Compagnie anglaise des Indes orientales, s’opposent à l’utilisation du suif (la graisse de bœuf ou de porc) dans leurs armes. Et déclenchent une mutinerie qui fera des milliers de morts.

Quelques années plus tard, Gandhi écrit :  » La mère vache est à plusieurs égards meilleure que la mère qui nous a donné naissance. «  Il poursuit :  » Notre mère nous donne du lait pendant quelques années et ensuite s’attend à ce qu’on soit à son service lorsqu’on grandit. La mère vache ne nous demande rien hormis de l’herbe et des granulés. «  L’Inde indépendante a interdit l’abattage et l’exportation de vaches, mais certains Etats sont allés plus loin. En  2010, le parti nationaliste hindou du BJP a fait passer une loi dans l’Etat du Karnataka pour interdire l’abattage de buffle, allant jusqu’à pénaliser la possession de viande de bœuf. Une marginalisation, de fait, des minorités religieuses comme les musulmans ou les chrétiens.  » Cette loi est symptomatique d’un communautarisme silencieux conduit par un Etat aux mains de la droite hindoue « , écrivait Smitha Rao dans un article de la revue EPW, publié en  2011.

Lors de la dernière campagne électorale de mai, le nouveau premier ministre indien, Narendra Modi, a exploité le thème de la protection de la vache en reprochant au pouvoir en place d’avoir mené la  » révolution rose « , de la couleur de la viande qui sort des abattoirs. En septembre, la ministre de la femme et de l’enfance, Maneka Gandhi, est même allée jusqu’à accuser les abattoirs indiens illégaux de financer le terrorisme.

Alors même que l’Inde célèbre la vache sacrée, le pays est le deuxième exportateur de bœuf du monde. L’abattage est strictement encadré, autorisé dans certains Etats pour le buffle seulement ou alors pour le taureau s’il a dépassé un certain âge. Mais les organisations non gouvernementales de défense des animaux soupçonnent les abattoirs de faire passer de la viande de bœuf pour du buffle. Dans certains endroits, la consommation de bœuf est clandestine. A Delhi, où son transport est interdit, il faut appeler un  » dealer de bœuf  » pour avoir le droit de déguster ce qui n’est bien souvent qu’une entrecôte de… buffle. La marchandise arrive dans un sac noir, livrée clandestinement

La vache est si sacrée qu’elle est parfois kidnappée. En  2013, des caméras de surveillance ont surpris quatre malfrats en train d’enlever précipitamment une vache sur un parking, en la poussant sur le siège arrière d’une voiture de la taille d’une Twingo. Les enlèvements se terminent souvent mal, dans un des 30 000 abattoirs illégaux que compterait l’Inde.

Cette clandestinité pose des problèmes sanitaires et ne garantit pas à l’animal, loin de là, une fin heureuse. Parfois, il est transporté illégalement au Bangladesh, au risque de tomber sous les balles des gardes-frontières. La vache sacrée indienne doit parfois regretter la vie normale de ses congénères.

Julien Bouissou

© Le Monde

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