L’armée indienne protégée par son immunité malgré des accusations d’exactions et de tortures

 dans News Inde

LE MONDE | 15.11.2014 à 10h43 • Mis à jour le 15.11.2014 à 12h34 | Par Julien Bouissou (New Delhi, correspondance)

armee

Il y a Amina, tuée pendait qu’elle couchait son enfant, dans sa maison encerclée par les forces de sécurité, puis Longjam Uttamkumar Singh, assassiné de sang-froid par des policiers en civil près de chez lui, en plein après-midi, ou encore Yumnam Robita Devi, qui attendait le bus et dont le corps a été criblé de balles par des militaires furieux d’avoir été attaqués quelques minutes plus tôt par des combattants séparatistes.

 

Tous étaient innocents et habitaient Manipur, un Etat aux confins du nord-est de l’Inde en proie à une insurrection séparatiste depuis des décennies et où une loi d’exception, l’Afspa, garantit la quasi-immunité aux forces armées. Les rapports d’enquête, auxquels Le Monde a eu accès, sur des crimes commis par les militaires à Manipur depuis 1985 sont accablants. Transmis à la Cour suprême début août, ils révèlent des cas de torture, des viols et des meurtres « extrajudiciaires » déguisés en faux affrontements, à savoir des exécutions de suspects minutieusement préparées et mises en scène pour faire croire à des ripostes à des attaques. « Une cicatrice permanente infligée la démocratie indienne », conclut l’enquête sur les trois soldats ayant tiré « par vengeance » sur des spectateurs d’un match de volley-ball, après avoir essuyé les tirs de séparatistes. « Les forces de sécurité devraient garder à l’esprit qu’ils ne sont pas au-dessus des lois », estime le juge C. Upendra Singh dans son rapport sur le meurtre de la jeune mère Amina.

En 2012, deux associations ont saisi la Cour suprême pour réclamer justice dans 1 528 affaires qui concernent en majorité des disparitions suspectes ou des meurtres dans de faux affrontements. « Les autres cas sont plus difficiles. Ceux qui sont torturés s’estiment chanceux d’être encore en vie et ne veulent plus prendre de risques. Les victimes de viol n’ont pas le courage d’affronter à nouveau leurs agresseurs », explique Babloo Loitongbam, responsable de Human Rights Alert, l’une des deux associations plaignantes.

Les plaignants réclament la création d’une équipe pour enquêter sur ces crimes, ouvrant la voie à d’éventuelles poursuites judiciaires, le versement de compensations financières aux familles de victimes, considérées comme des « familles de terroristes » et qui, à ce titre, ne reçoivent aucune aide du gouvernement, et enfin l’abrogation de la loi relative aux pouvoirs spéciaux des forces armées (Afspa) votée en 1958. Cette loi controversée autorise chaque soldat, dans des zones considérées comme « perturbées », à tuer quiconque s’il estime que l’ordre public est menacé et l’exonère de toute poursuite judiciaire, sauf si le gouvernement en décide autrement, c’est-à-dire pratiquement jamais.

« L’enfer de Manipur »

Les militaires bénéficient ainsi d’une quasi-immunité dans plusieurs régions du nord-est de l’Inde, ainsi qu’au Cachemire. « L’Afspa donne à l’armée des pouvoirs supplémentaires pour agir dans un environnement marqué par un fort degré d’incertitude, de complexité et au rapport de force asymétrique, où vous ne pouvez pas faire la différence entre un ami et un ennemi puisque le terroriste se cache dans le décor parmi les habitants », a justifié le chef de l’armée indienne, le général Bikram Singh, en juillet. Mais cette loi met entre parenthèses le « droit à la vie » garanti par la Constitution indienne et « va à l’encontre des principes de la démocratie et des droits de l’homme », s’est inquiété Christof Heyns, le rapporteur spécial de l’ONU aux exécutions arbitraires et extrajudiciaires, dans un rapport publié en avril 2013.

Un an après avoir été saisie par les deux associations originaires de Manipur, la Cour suprême a nommé une commission pour enquêter sur six cas sélectionnés de façon aléatoire sur les 1 528. Tous se sont révélés être des meurtres déguisés en faux affrontements. Les conclusions de la commission sont sévères : « Alors que l’Afspa donne de vastes pouvoirs aux forces de sécurité, allant jusqu’au meurtre d’un suspect en étant protégé de toute poursuite, la loi n’accorde aucune protection aux citoyens contre le possible abus de ces pouvoirs extraordinaires. »

Le 3 novembre, Irom Sharmila, poursuivait sa grève de la faim à l’hôpital Nehru d’ Imphal, dans l’Etat de Manipur, pour obtenir l’abrogation de la loi relative aux pouvoirs spéciaux des forces armées, l’Afspa. | Anupam Nath / AP

De fait, à Manipur, il est risqué de dénoncer la violence policière. Le petit Etat abrite la concentration policière la plus élevée du pays, dix fois plus que la moyenne, et n’a enregistré qu’une seule plainte sur les 51 120 recensées contre les forces de l’ordre en Inde en 2013.

Une femme symbolise la lutte contre l’Afspa. Il y a quatorze ans, au lendemain d’une attaque des forces armées dans son village, Irom Sharmila a cessé de s’alimenter pour réclamer l’abrogation de l’Afspa au Manipur. Mais la tentative de suicide est considérée en Inde comme un crime. Irom Sharmila, maintenue artificiellement en vie, passe ses jours et ses nuits allongée sur un lit d’hôpital entourée de soldats. « Il est impossible de vivre, et même de mourir, dans l’enfer de Manipur », conclut Babloo Loitongbam.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/international/article/2014/11/15/l-armee-indienne-protegee-par-son-immunite-malgre-des-accusations-d-exactions-et-de-tortures_4524131_3210.html#7skZDdbYfoE5qqL8.99

 

Écrire un commentaire