Modi veut incarner une Inde plus sûre d’elle-même

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Une plus grande visibilité. Une ambition économique plus affirmée. Une plus grande fermeté à l’égard des faux amis. Six mois après son accession au pouvoir à New Delhi – il avait été investi le 26 mai – Narendra Modi, du Bharatiya Janata Party (BJP), parti issu de la droite nationaliste hindoue, aura réussi à revivifier dans les chancelleries une attention pour l’Inde qui s’était quelque peu érodée ces dernières années. Il est encore trop tôt pour prendre l’exacte mesure de ce regain d’intérêt – sera-t-il durable ? – mais le fait est que le nouveau premier ministre indien réveille un certain nombre d’attentes internationales autour du géant d’Asie du Sud. Certaines zones du monde pourront se sentir négligées, telle l’Europe, où M. Modi ne s’est pas encore déplacé. Mais les grandes capitales d’Asie-Pacifique, auxquelles le chef de gouvernement indien consacre beaucoup d’énergie, ont déjà pris acte de la nouvelle posture de New Delhi.

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Il ne s’agit pas à proprement parler de rupture par rapport aux options diplomatiques du Parti du Congrès, qui avait dirigé l’Inde de 2004 à 2014. « Il y a bien sûr une continuité », souligne Kanwal Sibal, ex-ambassadeur indien à Paris, Moscou et Ankara. L’hypothèque sécuritaire qui pèse sur l’Inde n’a pas évolué : une adversité insurmontable avec le Pakistan et une relation malaisée, mélange de coopération et de rivalité, avec la Chine. Depuis la fin de la guerre froide, et le relâchement concomitant de la solide connivence avec Moscou, New Delhi a laborieusement cherché sa propre voie à travers une « autonomie stratégique » présentée comme un article de foi. Le double péril posé à la fin des années 1990 par le défi djihadiste – qui vise l’Inde tout autant que l’Occident – et l’essor de la Chine l’a toutefois rapproché des Etats-Unis. La lune de miel n’est cependant pas allée très loin avec Washington, l’Inde demeurant allergique à tout système d’alliances qui la piégerait dans des nouveaux conflits qu’elle ne souhaite pas.

Plate-forme manufacturière

Comme son prédécesseur Manmohan Singh, M. Modi doit composer avec cette équation stratégique. Il n’y apporte pas a priori de réponses substantiellement différentes. Si une nuance peut être identifiée, elle tient dans le déploiement d’une diplomatie économique plus volontariste. Inspiré à sa manière par le modèle chinois, M. Modi est convaincu qu’il n’y a de puissance qu’adossée à une économie prospère. Et que cette prospérité se nourrit de l’insertion dans l’économie mondiale.

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Le nouveau premier ministre n’a jamais fait mystère de son ambition de faire de l’Inde une plate-forme manufacturière, ainsi qu’il l’a déjà réalisé à une échelle plus modeste dans son Etat du Gujarat qu’il a dirigé de 2001 à 2014. Ainsi s’est-il comporté depuis son élection en super VRP de l’Inde, vendant dans les capitales qu’il a sillonnées la destination de l’Inde aux investisseurs étrangers potentiels. « Il y a plus de dynamisme avec Modi », commente l’ex-ambassadeur Kanwal Sibal. Début septembre, M. Modi est revenu de Tokyo avec la promesse de 35 milliards de dollars (28 milliards d’euros) de capitaux nippons sur cinq ans. Dans la foulée, le président chinois Xi Jinping s’est engagé, lors de sa visite à New Delhi à la mi-septembre, à hauteur de 20 milliards de dollars.

« Make in India », est le slogan brandi par M. Modi, ambassadeur de choc d’une Inde qui se veut hospitalière alors qu’elle n’avait cessé de décourager ces dernières années les vocations à coups de bureaucratie et de corruption. Et dans cette offensive de charme, il n’hésite pas à utiliser l’arme de la diaspora. A New York, le 28 septembre, puis à Sydney, le 18 novembre, il a reçu un accueil de rock star de la part de communautés indiennes immigrées emplies de fierté patriotique face au nouvel esprit conquérant de leur patrie d’origine qu’incarne M. Modi. La pleine activation de ces réseaux de la diaspora marque incontestablement une inflexion majeure. « C’est la première fois qu’un premier ministre indien utilise la diaspora de manière aussi visible », relève Udai Baskhar, directeur du cercle de réflexion Society for Policy Studies.

Fermeté

Un autre marqueur de la diplomatie du premier ministre est sa plus grande fermeté à l’égard d’Etats aux intentions jugées inamicales à l’égard de l’Inde. L’affaire n’a pas trop tardé avec le Pakistan. Alors que M. Modi avait invité le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif à New Delhi lors de son investiture du 26 mai, l’esquisse de dialogue a rapidement avorté. A la suite d’une rencontre en août entre l’ambassadeur pakistanais en poste en Inde et des séparatistes du Cachemire indien, un événement qui avait courroucé le gouvernement de M. Modi, New Delhi a aussitôt réagi en suspendant tout contact de haut niveau avec Islamabad. Depuis, c’est l’impasse.

A l’égard de la Chine, la situation est infiniment plus compliquée. Après avoir perdu la guerre de 1962 sur les hauteurs de l’Himalaya, l’Inde nourrit à l’égard de son grand voisin du nord des sentiments où la défiance se mêle à la prudence, rapport de forces oblige. Dès son arrivée au pouvoir, M. Modi a voulu sortir de ce face-à-face soupçonneux en donnant à la relation une dimension plus économique. D’où la visite de Xi Jinping à New Delhi en septembre où il fut beaucoup question d’investissements croisés.

« Voulons-nous vraiment une relation inconfortable avec la Chine ? »

Mais la dure réalité stratégique n’a pas tardé à rattraper M. Modi. Alors même que M. Xi était en Inde, un incident éclatait sur la frontière himalayenne – à la hauteur du Ladakh – qu’auraient franchie des troupes de l’Armée populaire de libération (APL). Le premier ministre indien n’a pas hésité à évoquer publiquement la question lors d’une conférence de presse quand son prédécesseur préférait la discrétion des canaux diplomatiques. Déjà, lors de sa visite à Tokyo fin août, M. Modi avait dénoncé l’« expansionnisme » de certaines puissances. Pékin n’avait pas été expressément cité mais l’allusion était transparente. « Il parle plus durement aux Chinois », résume Udai Baskhar tout en admettant que cette nouvelle approche a « ses limites ». « Voulons-nous vraiment une relation inconfortable avec la Chine ? », interroge-t-il.

Qu’il s’agisse du Japon ou du Vietnam, l’Inde rehausse le statut de son amitié. De son côté, la Chine fait de même en Asie du Sud avec les Etats (Pakistan, Népal, Sri Lanka, Bangladesh) avec lesquels l’Inde a une relation de voisinage délicate, voire contentieuse. A travers sa récente visite en Australie, solide allié américain dans le Pacifique, Modi renforce ce pari géopolitique qui consiste à offrir à l’Inde de nouvelles marges de manœuvre dans le Pacifique afin de soulager l’étau chinois à ses propres frontières.

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