la tragédie de Shashi Tharoor

 dans News Inde

La police de New Delhi a rouvert l’enquête sur la mort mystérieuse il y a un an de l’épouse de Shashi Tharoor, ancien diplomate de l’Onu et aujourd’hui député du parti du Congrès en Inde. S’agit-il d’une vendetta par ses adversaires politiques ? Tharoor a-t-il vraiment tué son épouse et si oui, pour quels motifs ? Le Tout-Delhi se perd en conjectures…

Depuis trois semaines, l’affaire Tharoor fait de nouveau la une des médias en Inde. L’année 2015 a d’ailleurs très mal commencé pour son protagoniste principal Shashi Tharoor, le flamboyant député du Parti du Congrès et ancien ministre. Le 1er janvier, en se basant sur des éléments nouveaux, la police indienne a rouvert l’enquête sur la mort de son épouse, survenue dans des conditions mystérieuses il y a un an.

tragedie

Sunanda Pushkar avait été retrouvée morte dans un hôtel de luxe de New Delhi où le couple avait ses habitudes. A son retour de la conférence annuelle du parti du Congrès, Tharoor avait découvert le corps inanimé de son épouse, avant d’alerter la police. Accident ? Suicide ? Meurtre ? De folles rumeurs avaient alors couru dans les couloirs des salles de rédaction de la capitale indienne.

Des journalistes avaient reçu la veille des coups de fil de la femme du ministre qui accusait son mari d’entretenir une liaison extraconjugale avec une jeune et jolie journaliste pakistanaise. Rongée par la jalousie et l’angoisse, l’épouse en détresse avait même piraté le compte Twitter de son mari publiant les messages compromettants que Tharoor aurait reçu de sa prétendue maîtresse. Elle menaçait de demander le divorce et révéler le fin mot des scandales de corruption qui avaient un temps fait tanguer la carrière politique de son mari.

Pushkar n’a pas eu le temps de mettre en oeuvre ses menaces car elle est décédée le lendemain. Le rapport d’autopsie faisait état d’un empoisonnement dû à une trop forte consommation de stupéfiants, tout en pointant du doigt les traces de blessures inexpliquées sur le corps de la défunte. Pour la police, le meurtre n’était plus à l’ordre du jour, au grand soulagement de la famille qui s’est empressée de récupérer la dépouille de la quinquagénaire et de l’incinérer selon les rites hindous.

Un an après, rien ne va plus. On assiste à une volte-face des autorités qui évoquent de nouveau l’hypothèse du meurtre par empoisonnement. On aurait trouvé des traces d’une poison léthale nommée « Polonium-210 » dans les viscères préservées de la victime. Les proches de l’enquête laissent entendre que des pressions politiques auraient été exercées sur le médecin légiste par le Parti du Congrès, au pouvoir à l’époque des événements, pour que l’hypothèse de la mort accidentelle soit privilégiée dans le rapport de l’autopsie. Une plainte contre X a été déposée. Les amis, les domestiques, mais aussi Tharoor lui-même ont été entendus par la police, sans qu’il y ait encore du nouveau sur le fond de l’affaire. Qui a tué Sunanda Prakash ? Pour quels motifs ? Tharoor, sera-t-il arrêté ? Les questions restent entières.

Les « enfants de minuit »

Si les heurs et malheurs du couple Tharoor-Pushkar continuent de faire couler beaucoup d’encre en Inde, c’est sans doute parce que l’homme qui est au cœur de toute cette affaire est l’une des figures les plus talentueuses et emblématiques de l’« intellocratie » qui gouverne le pays depuis bientôt soixante-dix ans. Il y a du Villepin et de l’Attali en cet homme au parcours brillant. Romancier, essayiste, diplomate, haut fonctionnaire international, ministre, Shashi Tharoor appartient à la première génération postcoloniale, célébrée par Salman Rushdie dans son opus Les enfants de minuit, ainsi titré en référence au discours de Jawaharlal Nehru proclamant l’indépendance de l’Inde le 15 août 1947.

Né en 1956, à Londres, d’un père journaliste, Tharoor a étudié dans les meilleures écoles indiennes, avant de partir faire son doctorat  aux Etats-Unis. Il est le plus jeune diplômé de l’école du droit et de la diplomate de la prestigieuse université Tufts, aux Etats-Unis, où il a soutenu sa thèse doctorale sur la politique étrangère de l’Inde. Il fera ensuite l’essentiel de sa carrière professionnelle aux Nations unies où il est entré à l’âge de 22 ans, au service du Haut-Commissariat pour les réfugiés, à Genève.

Fonctionnaire international pendant près de 30 ans, l’homme a contribué à la mise en place des forces internationales de maintien de la paix, avant de monter dans les échelons de l’Onu jusqu’à en devenir secrétaire-général adjoint, chargé de la communication. Lorsque son mentor Kofi Annan termine son mandat, il brigue sa succession, soutenu sans trop de conviction par New Delhi. En fin de compte, c’est le Sud-Coréen Ban Ki-moon qui a remporté la mise, ce qui a conduit son rival malheureux à quitter en 2007 la Maison de verre, à New York,  pour rentrer en Inde. Il comptait sur sa renommée pour se recycler dans la politique.

En effet, malgré les nombreuses années passées à l’étranger, le nom de Shashi Tharoor n’était pas inconnu du grand public indien. On le connaissait surtout grâce à ses écrits. Ecrivain prolifique, Tharoor a publié des romans modernistes (Le Grand roman indien, Show business, L’Emeute), des essais riches en analyses et perceptions sur l’évolution de l’Inde contemporaine et ses grandes figures (Nehru, l’invention de l’Inde, L’Inde, d’un millénaire à l’autre) ainsi que de nombreux articles sur les mêmes thèmes parus dans les quotidiens indiens et internationaux. Ses livres sont populaires en Inde et le situent dans le sillage des Rushdie, des Arundhati Roy et des Vikram Seth qui ont renouvelé la littérature indienne de langue anglaise au tournant du nouveau millénaire.

Comme des adolescents amoureux

Ainsi auréolé de sa double réputation de romancier à succès et de haut fonctionnaire international, Tharoor est revenu en Inde. Proche de la sensibilité du parti du Congrès qui a conduit le pays à l’indépendance, il a rejoint cette formation historique et s’est présenté aux législatives. De l’aveu de tous, c’était une démarche courageuse de la part de cet expatrié de longue date de vouloir tenter sa chance dans l’univers politique indien, réputé profondément conservateur et fermé aux « outsiders ». Mais comme la chance ne sourit qu’aux braves, en 2009, Tharoor a été triomphalement élu député de la circonscription de Thiruvanthapuram, capitale de l’Etat du Kérala dans le sud de l’Inde d’où sa famille est originaire.

A peine élu au parlement, il a été bombardé secrétaire d’Etat au ministère des Affaires étrangère. Une ascension rare qui ne manquera pas de susciter la jalousie des vétérans de la vie politique indienne parmi lesquels beaucoup n’ont jamais eu droit à un maroquin, malgré, parfois, des années de présence au parlement. Ceux-ci ne lui pardonnent pas non plus sa volonté affichée de renouveler la vie politique indienne et en changer les règles du jeu.

C’est aussi l’époque où Shashi Tharoor fait la connaissance de Sunanda Pushkar, originaire du Cachemire indien. On parle de coup de foudre entre le ministre redevenu célibataire depuis son divorce avec sa deuxième épouse et la dynamique agent immobilier, installée à Dubaï. Elle aussi, elle avait été mariée deux fois et sortait d’un long veuvage suite à la mort de son second mari dans un tragique accident de voiture.

Le couple s’est marié en 2010 et a connu trois années de grand bonheur conjugal, si on en croit les chroniques des soirées mondaines dans le Delhi officiel de l’époque. Ils arrivaient à ces soirées, raconte-t-on, se tenant tendrement par la main comme des adolescents amoureux incapables de se quitter. Leurs manifestations d’affection rompaient avec le comportement habituel des couples indiens de leur âge qui se gardent de faire montre publique de la moindre tendresse conjugale.

Couacs et secousses

Or pendant que la vie sentimentale du couple prospérait sous le ciel de Delhi, la carrière politique de Tharoor a connu plusieurs couacs et quelques secousses, notamment en réaction aux tweets dont le ministre fraîchement débarqué des Etats-Unis avait fait sa grande spécialité. Il a écrit approximativement 25 000 tweets depuis qu’il s’est inscrit en 2009 sur le site de microblogging et compte aujourd’hui 2,8 millions de fans à travers le monde.

L’Affaire Tharoor à la une de la presse indienne. Outlook

Les tweets du « ministre-tweeter », comme ses adversaires aiment le désigner, ont parfois enflammé l’establishment politico-médiatique indien. On se souvient de son message tweeté qualifiant de « classe bétail » la classe économique que les ministres indiens sont censés prendre lors de leurs traversées de l’Inde, en solidarité avec la classe moyenne. L’ironie eut du mal à passer, avec plusieurs députés du Congrès et de l’opposition réclamant alors la tête du ministre !

Autrement plus grave fut le scandale financier qui éclata en 2010 dans le monde du cricket, à l’occasion de la création d’un nouveau championnat national. Les franchises de club étaient mises aux enchères et l’argent coulait à flots. Sunanda Pushkar qui n’était encore que la petite amie du ministre, fut accusée d’avoir perçu de la part d’un candidat au rachat d’un club de cricket de Kochi (Cochin, au Kérala) des actions d’une valeur de 15 millions de dollars (soit 11 millions d’euros), contre un poste de conseillère de complaisance. Cette somme était destinée, semble-t-il, à Shashi Tharoor qui, en tant que député du Kérala avait les moyens de faciliter les transactions financières du candidat.

L’affaire fut révélée par un message sur Twitter du directeur du cricket indien. Elle coûta à Tharoor son portefeuille ministériel, malgré les dénégations de ce dernier. Beaucoup pensent aujourd’hui, en Inde, que c’est parce que Sunanda Prakash était sur le point de révéler les dessous de cette affaire qu’elle aurait été éliminée. Ses révélations en auraient gêné plus d’un.

La mort de son épouse dont les mystères n’ont jamais été réellement éclaircis, est le dernier épisode dans la descente aux enfers du « golden boy » indien. Les rumeurs font peser le soupçon sur Shashi Tharoor. Le drame du 17 janvier ne l’a pas toutefois empêché de remporter les dernières élections législatives. Il fait partie des 44 députés que compte le Congrès, qui a été balayé par la vague en faveur du parti nationaliste au pouvoir à Delhi aujourd’hui. Ce changement de majorité n’est peut-être pas étranger, comme le soulignent les proches de Tharoor, à la décision de la police de rouvrir le dossier Sunanda Pushkar. Objectif : embarrasser le Congrès de Sonia Gandhi en faisant tomber l’une des icônes de ses années de pouvoir sans partage.

La relance de l’enquête peut être aussi une chance pour le principal protagoniste. Une chance de laver son honneur, comme l’espèrent ses amis. Delhi compte encore beaucoup d’honnêtes hommes qui ont lu les livres de Tharoor, partagent ses valeurs, ses analyses et ne le croient pas capable d’avoir tué son épouse ou d’avoir commandité son meurtre. Pour ceux-là, il demeure l’écrivain talentueux au parcours hors du commun, qui s’est perdu en cours de route, dans les couloirs du pouvoir semés de mille tentations. En fin de compte, écrit l’analyste politique Swapan Dasgupta, « c’est parce que cet homme qui voulait incarner le renouveau de la vie politique indienne, s’est laissé gagner par les pratiques corrompues de la vieille école qu’il est tombé ». Difficile de mieux résumer la tragédie de Shashi Tharoor.

 

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