Nid d’espions dans les ministères indiens

 dans News Inde

Lettre de New Delhi. Des espions se cachent dans les couloirs des ministères indiens. Fin février, le Bureau central d’investigation (CBI, le principal organisme de police en Inde) a démantelé un vaste réseau de recel de documents confidentiels émanant des ministères de l’énergie, du pétrole et du charbon. Une douzaine d’employés sont suspectés d’avoir vendu des notes portant sur les arbitrages en cours sur la fixation des prix du pétrole ou du gaz, ou encore de l’ouverture de certains secteurs aux investissements étrangers, à des intermédiaires qui les revendaient à de grandes entreprises. Pas un jour ne passe, ou presque, sans que les médias ne livrent les noms de nouveaux suspects : le géant indien des hydrocarbures Reliance Industries Limited, Cairn India, Essar ou encore le cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers

nid d'espions 1

Les premiers soupçons sont apparus il y a quelques mois, lorsqu’un haut fonctionnaire, seul à son bureau tard le soir, utilisa pour la première fois la photocopieuse et eut la surprise de constater que les feuilles sortant du bac à papier étaient des copies de documents secrets, qui avaient sans doute été rangées là, à l’abri des regards. Nul besoin de « craquer » un système informatique pour espionner les sommets du pouvoir indien. La révolution numérique ne s’est pas tout à fait déroulée comme prévu dans certaines administrations, puisque des employés y sont préposés à la tâche d’« impression des courriels » pour les remettre à leurs destinataires. Tout est sur papier, dans des paquets de dossiers ficelés ou enrubannés. Et les documents les plus confidentiels, estampillés à l’encre rouge « top secret », sont paradoxalement les plus faciles à repérer. Reste à les photocopier discrètement.

Le juge et le cuisinier

Il faut aussi un peu d’entregent. Subhas Chandra, arrêté dans l’affaire d’espionnage, était un simple sténographe au ministère du pétrole et du gaz naturel, rémunéré 100 euros par mois. Il démissionna, s’acheta un faux diplôme d’école de commerce et fut recruté par le cabinet de conseil Jubilant Energy, avec un salaire d’environ 2 500 euros par mois. Ses anciennes accointances lui furent bien utiles pour récupérer des informations sensibles.

L’espionnage est une vieille pratique héritée du « Licence Raj », un système d’autorisations administratives par lequel l’Etat régulait les activités des entreprises. A l’époque, les espions s’appelaient les liaison officers. Leur métier consistait à passer de longues heures dans les différentes administrations pour obtenir des autorisations d’importation, de conversion des devises, ou pour démarrer une nouvelle ligne de production. Même après la disparition du « Licence Raj », la profession d’« intermédiaire » se porte à merveille dans une Inde gangrenée par la corruption. Il faut rendre ici hommage à quelques génies de la profession. Ce cuisinier, par exemple, employé chez un juge et qui promettait aux criminels d’être en mesure d’« acheter » la clémence des verdicts. En réalité, le cuisinier ne faisait que se faufiler à l’heure du dîner, dans la chambre ou le bureau du magistrat, pour y lire la liste des jugements prononcés le lendemain. Ce qui lui permettait de vendre, ou pas, les décisions de justice prétendument achetées.

image: http://s1.lemde.fr/image/2015/03/18/534×0/4596035_6_16fd_le-premier-ministre-indien-narendra-modi-ici_b3f8a255151ac73be3eff51d2a09117c.jpg

Plusieurs médias rapportent que le cabinet du premier ministre indien serait à l’origine de ce vaste coup de filet tendu par le CBI. Sous-entendu : M. Modi, sentant la gronde anti-corruption monter en Inde, veut nettoyer les écuries d’Augias de l’administration. Mais au même moment, le quotidien Indian Express révélait que le ministre des transports routiers avait passé quelques jours de vacances en 2013, lorsqu’il était encore dans l’opposition, sur le yacht privé du groupe Essar, au large de la Côte d’Azur. La même entreprise, justement, soupçonnée de s’être procurée des documents confidentiels provenant des ministères espionnés. Essar a même affrété un hélicoptère pour faire venir Nitin Gadkari et sa famille.

« Comment aurais-je pu aller depuis Nice sur le yacht sans hélicoptère ? »

« Le yacht était de toute façon inoccupé », a répondu Nitin Gadkari, en toute décontraction, avant d’ajouter : « Et comment aurais-je pu aller depuis Nice sur le yacht sans hélicoptère ? A la nage ? » Le ministre s’en est sorti sans aucune égratignure. L’espionnage et la collusion entre responsables politiques et milieux d’affaires sont pourtant les deux faces d’un « capitalisme de connivence » en plein essor. Ou comment la proximité avec le pouvoir politique facilite l’accès à certaines ressources, comme des concessions minières ou des licences téléphoniques. Certains commentateurs se sont par exemple étonné que le groupe Adani ait reçu un prêt d’un milliard de dollars (940 millions d’euros) d’une banque publique quelques mois seulement après que M. Modi a utilisé un de leurs avions privés lors de sa campagne électorale. « La fuite de documents confidentiels d’un ministère est juste le sommet de l’iceberg », prévient le magazine Frontline.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/03/18/nid-d-espions-dans-les-ministeres-indiens_4596036_3216.html#LTIrRQmu3lOqJy82.99

 

Écrire un commentaire