Les oubliés du « Make in India »

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LE MONDE ECONOMIE | 09.04.2015 à 11h19 • Mis à jour le 09.04.2015 à 11h46 | Par Julien Bouissou (New Delhi, correspondance)

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Opération promotion pour le programme « Make in India ». Alors que le premier ministre indien Narendra Modi arrive en France pour une visite officielle le 9 avril, le pays met en avant ses atouts à grands renforts de vidéos destinées à attirer les investissements étrangers dans l’industrie. Elles mettent en scène des machines, des grues ou des courroies de transmission tombant du ciel et produisant à elles seules, comme par magie, des avions, des médicaments ou des automobiles.

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Il y a aussi ces belles présentations du département de la promotion industrielle remplies de statistiques et de courbes ascendantes : croissance du marché indien, relèvement des seuils d’investissements étrangers dans les secteurs de la défense et des assurances, simplification des procédures. La main-d’œuvre qui travaille, pour 90 % d’entre elles, dans le secteur informel a en revanche été oubliée.

Ajit Singh, un grand gaillard à la peau tannée, a quitté son village il y a une dizaine d’années pour venir travailler dans une usine de production de pièces détachées automobiles, à Manesar, une zone industrielle située près de Delhi. Les trois premières années, il était apprenti, payé 70 euros par mois. En Inde, où seuls 10 % de la main-d’œuvre indienne a reçu une formation professionnelle, c’est à l’usine que l’on apprend son métier contre de petits salaires. Il a ensuite gagné 200 euros par mois, pour six jours de travail par semaine, et deux « pauses thé » par jour, de sept minutes et trente secondes chacune.

Mis à pied pour avoir créé un syndicat

En octobre 2014, il a voulu créer un syndicat. Lui et ses collègues réclamaient une augmentation de salaire et un peu plus qu’une boîte de premiers soins, pour les 1 000 ouvriers, en cas de blessure ou d’accident sur la chaîne de production : « On voulait peut-être pas un médecin, mais au moins une infirmière. » Un deuxième uniforme de travail, aussi, pour ne pas avoir à transpirer dans la même chemise toute l’année, surtout en été lorsque les températures atteignent les 45 degrés.

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Ce 10 octobre 2014, quelques heures après avoir déposé les statuts de leur syndicat, 47 ouvriers ont été mis à pied. Ajit Singh passe désormais ses journées dans une chambre, louée 65 euros par mois, qu’il partage avec deux autres occupants. Là où il habite, les logements ne se mesurent pas en mètres carrés, mais en nombre d’occupants qui peuvent tenir allongés, sur des planches de bois, dans la même pièce.

La main-d’œuvre est la grande oubliée du programme « Make in India », alors qu’elle lui est pourtant destinée. Avec la moitié de la population âgée de moins de 25 ans et un secteur agricole en crise, l’Inde a besoin de faire décoller son industrie, qui ne représente que 17 % de son produit intérieur brut (PIB), pour créer des emplois et transformer le dividende démographique en opportunité.

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, en mai 2014, M. Modi a assoupli de nombreuses règles de protection de l’environnement pour faciliter la construction d’usines, et a même amendé la loi d’acquisition des terres, malgré les protestations des agriculteurs. Mais il n’a pas touché au code du travail, hérité des années de planification économique qui ont précédé les grandes réformes de libéralisation de 1991. « L’Inde souffre des conséquences d’une forte protection des travailleurs sans que les travailleurs en bénéficient », remarquait l’enquête annuelle publiée en 2012 par le chef économiste auprès du gouvernement indien.

Même lorsque l’industrie connaît une forte croissance, comme c’est le cas au Gujarat ou au Maharashtra, dans l’ouest du pays, elle ne crée que très peu d’emplois. « Il est plus rentable pour les industriels d’investir dans les machines-outils, car ils obtiennent des déductions fiscales importantes, elles prennent moins de place dans un pays où la terre est difficile à acquérir et très coûteuse. Même en Inde, le capital coûte moins cher que le travail », explique Sandip Sarkar, chercheur à l’Institut du développement humain. Avec une croissance manufacturière atone et près de 10 millions d’Indiens qui arrivent sur le marché du travail chaque année, le contexte n’est pas favorable aux ouvriers.

Troublant procédé

Les inégalités de statut créent des tensions : 34 % de ceux qui travaillent dans les usines sont mis à disposition par des agences de recrutement. Leurs salaires sont, en moyenne, inférieurs de moitié à ce que touchent leurs collègues qui, bien souvent, effectuent le même travail, mais sont plus difficiles à licencier. En juillet 2012, les ouvriers de l’usine Maruti Suzuki à Manesar se sont mis en grève pour réclamer l’intégration de 1 000 employés sous contrat avec des agences de recrutement. Le conflit dégénéra, provoquant un incendie où l’un des responsables des ressources humaines trouva la mort.

Quelques jours plus tard, 147 ouvriers étaient incarcérés pour incitations à la violence, sur la base de quatre témoignages. Le premier témoin avait reconnu les ouvriers dont le nom de famille commençait par une lettre comprise entre A et G. Le deuxième avait reconnu ceux dont le nom commençait par une lettre comprise entre G et P. Et ainsi de suite jusqu’à la lettre Z. Un procédé plutôt troublant, mais qui n’a pas suffi à les faire libérer.

En mai 2013, un juge a refusé leur liberté sous caution, notant au passage que « les investisseurs étrangers ne mettront jamais d’argent en Inde par peur des conflits du travail ». Le 18 mars dernier, 77 d’entre eux ont finalement été autorisés à sortir de prison, dans l’attente de leur procès. « Le droit du travail est très protecteur sur le papier, mais la réalité est bien différente », explique l’avocat Monu Kuhar, qui défend les ouvriers de Maruti Suzuki. Le nouveau gouvernement est du côté des investisseurs. Il utilise le même langage, les mêmes arguments, c’est devenu très troublant. »

Les « ouvriers aristocrates »

A la frontière entre Gurgaon et Delhi, dans le quartier d’Udyog Vihar rempli d’usines textiles, les syndiqués de Manesar sont surnommés les « ouvriers aristocrates ». Ici, la revendication est perçue comme un luxe. Les travailleurs sont des migrants originaires des régions les plus pauvres d’Inde, souvent analphabètes. « Tout ce qu’ils réclament, c’est de l’eau potable ou encore des toilettes séparées pour les femmes », explique Amarnath Sharma, un syndicaliste qui vient régulièrement rencontrer les employés, pendant leurs pauses, pour les encourager à défendre leurs droits : « Mon rôle sert avant tout à leur expliquer qu’il existe un droit du travail. »

Les salaires mensuels ne dépassent pas les 90 euros par mois, et ce ne sont pas des chambres à trois qu’ils louent, mais des mètres carrés sur les toits d’immeuble. « Le “Make in India” ne pourra pas réussir sans réforme du travail, sans homogénéiser les statuts et les conditions de travail », explique Sandip Sarkar. Le chantier est immense et dépend en partie des Etats qui ont le pouvoir d’amender la législation. Près d’un an après son élection, M. Modi préfère « simplifier » les réglementations plutôt que les réformer.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/04/09/les-oublies-du-make-in-india_4612429_3234.html#eWuu3S0r6Yw8C750.99

 

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