Rajesh Sharma : « Privilégier la diversité des voix de l’Inde »

 dans News France

Après avoir enseigné à l’Université Jawaharlal Nehru à New Delhi, à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et dirigé le Bureau du livre à l’Ambassade de France en Inde, Rajesh Sharma, travaille aujourd’hui auprès des Editions Actes Sud, dirige la collection Lettres Indiennes et publie des ouvrages de fiction et de non-fiction de toute l’Asie du Sud. Le dernier livre de la collection, Vanity Bagh, est sorti en français le 1er avril 2015. Interview.

rajesh sharma

Comment devient-on directeur de la collection Lettres Indiennes aux Editions Actes Sud ?

 

Je ne sais pas s’il existe une méthode mais je peux vous parler de ma propre expérience. Actes Sud publie beaucoup de traductions du monde entier. C’était il y a plus de quinze ans, aucun éditeur en France, voire en Europe, n’avait de collection spécialisée dans la littérature indienne. Actes Sud m’a proposé d’en créer une. Une collection consacrée spécifiquement aux littératures de l’Inde. L’idée était de porter la voix de nos auteurs qui écrivaient en langues indiennes et en anglais à un lectorat francophone.

J’ai commencé par un court texte, très connu, traduit du bengali : La mère du 1084. C’était la première fois que Mahasweta Devi, l’une des plus grandes écrivaines indiennes d’aujourd’hui, était traduite et publiée en dehors de l’Inde. Elle avait à l’époque 75 ans. J’ai publié d’autres grands auteurs : Nirmal Verma du hindi ou Mukundan du malayalam.

J’ai vite constaté que publier uniquement de la fiction ne suffisait plus. J’ai donc commencé à publier des essais et l’un des essayistes qui a bien marché était Pavan Varma.

La prochaine étape a consisté à inclure les pays avoisinants et passer de l’Inde à l’Asie du Sud tout entière.

Aujourd’hui, je publie donc de la fiction et des essais de l’Inde, du Bhoutan, du Bangladesh, du Pakistan… Je dois préciser que la collection Lettres Indiennes est réservée à toute fiction venant de l’Inde, et tout ce qui est essais ou textes venant des pays de la région est publié en dehors de cette collection ou dans d’autres collections mais toujours sous ma direction.

 

Avez-vous le sentiment qu’il existe un véritable intérêt en France pour la littérature indienne?

 

Il existe pour l’Inde un intérêt certain. Pour la littérature contemporaine aussi. Un petit noyau de gens suit de près tout ce qui se publie. Et ce noyau est en progression constante.

La presse politique ainsi que la presse économique sont très intéressées par l’Inde par son état actuel, son évolution.

Mais c’est loin d’être le cas pour la presse et les revues littéraires. S’il est vrai que l’espace consacré au livre est en nette diminution partout, dans cet espace réduit, l’Inde ne figure presque pas. Ce qui est vraiment dommage.

Heureusement, il existe des blogs et ces bloggeurs ou plutôt bloggeuses lisent et commentent.

 

Selon quels critères choisissez-vous les titres indiens traduits et publiés par Actes Sud ?

 

J’ai choisi de privilégier la diversité des voix de l’Inde afin de donner une image aussi fidèle et complète que possible de la scène littéraire. D’un auteur engagé et féministe comme Urvashi Butalia à une femme comme Shobhaa Dé qui a redéfini le roman populaire et son langage, un mélange irrévérencieux et enivrant de l’anglais et du hindi. Elle reste une voix  incontournable en Inde et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de l’accueillir dans ma collection.

Le travail d’un Directeur de collection est très subjectif. Je n’ai pas de liste de critères établis. Ce sont des livres qui me parlent, des textes qui me touchent.

Le travail n’est pourtant pas évident. Par exemple, j’ai adoré lire Being Indian de Pavan Varma, un livre intelligent, mais écrit quelque part pour un public indien. Un public qui ne connaissait pas l’Inde, comprendrait-il cet essai ? Mais j’ai voulu néanmoins le partager avec mon lectorat et  Le Défi indien, pourquoi le 21e siècle sera le siècle de l’Inde a connu un grand succès. On ne peut donc jamais savoir ni prévoir.

Et les morts nous abandonnent, le roman de Raj Kamal Jha, rédacteur en chef de l’Indian Express s’inspire d’un événement marquant de l’histoire récente de l’Inde : des violents affrontements intercommunautaires entre hindous et musulmans au Gujarat en 2002. Un texte puissant et une voix qui dérange.

Encore une voix prometteuse de la littérature indienne contemporaine, Anuradha Roy est une romancière du quotidien et de l’ordinaire. Elle dresse à travers sa fiction intimiste les portraits attachants de personnages de tous horizons sociaux qui lui permettent de témoigner, à l’oblique, sur l’Inde d’aujourd’hui et quelques-uns de ses enjeux majeurs.

Pour reprendre les mots de la revue Livres-Hebdo au sujet d’Un atlas de l’impossible, « Un roman fleuve, une saga dans le Bengale profond, rythmée par les eaux du Gange ». Un roman très bien accueilli et apprécié comme d’ailleurs son deuxième Les plis de la terre.

Parlons d’une autre femme qui ne ressemble à aucune autre. Sonia Faleiro avec son Bombay Baby. Une plongée dans les bas-fonds des « dance bars » de Bombay, avant tout la rencontre entre deux femmes issues de pôles de la société indienne totalement opposés. Un reportage littéraire passionnant !

Mon prochain titre : Vanity Bagh d’Anees Salim a pour toile de fond les relations entre communautés musulmane et hindoue dans l’Inde d’aujourd’hui, vues par un musulman. Cette question sensible est rarement abordée, en particulier dans le domaine de la fiction. C’est un texte ambitieux, très bien écrit,  offrant à la fois un vrai plaisir de lecture et une réflexion sur quantité de problématiques politiques, sociales, religieuses, tout- à-fait passionnantes au regard de notre actualité, tant indienne que française.

Quel auteur publier et pourquoi est une préoccupation constante. Faut-il raisonner uniquement en fonction du mérite et des qualités intrinsèques du livre? Est-il nécessaire, voire important, de penser à l’image de l’Inde ? Ou bien faut-il laisser la réussite commerciale influer sur le choix ?

En ce qui me concerne, le critère prépondérant a toujours été la force du livre et le poids de son auteur. Faire entendre les voix de l’Inde dans leur diversité, dans leur multiplicité et dans leur richesse. Les voix qui sont écoutées, les voix qui persistent, en somme, les voix de l’avenir. Que la voix soit critique du gouvernement, du pays ou de la société indienne n’a jamais compté.

 

Existe-t-il une concurrence entre les différentes maisons d’édition françaises qui publient de la littérature indienne ?

 

Je pars du principe que je ne peux pas tout publier. Quatre ou au maximum, cinq livres par an. L’Inde et l’Asie du Sud tout entière ont énormément d’auteurs, on a besoin de les traduire, de les publier. Il nous faut  de nombreuses maisons d’édition françaises qui s’intéressent sérieusement à l’Inde. A la date d’aujourd’hui, Actes Sud a une programmation systématique des titres indiens, combien d’autres le font, je ne saurais pas vous le dire.

 

Actes Sud vient de publier un superbe roman de Jerry Pinto qui touche à un sujet très sensible en Inde, peut-être encore plus qu’en France: la maladie mentale. Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce livre très touchant ?

 

Oui, c’est un roman tout à fait singulier, à la fois dans la thématique qu’il aborde (la maladie mentale d’une mère) et dans l’écriture qui le porte: précise, juste, sensible sans jamais être larmoyante, souvent même très drôle.

Ce roman est un ouvrage de fiction, en vérité à mi-chemin entre roman et mémoires puisque Jerry Pinto se souvient de la famille catholique originaire de Goa dans laquelle il a grandi, à Bombay dans les années 60.

Pinto retrace l’attachement immense qui le lie à cette mère « extraordinaire » dans tous les sens du terme. Il rend un vibrant hommage à Em et à sa « folie » : son franc-parler, ses prises de position en matière de sexualité, de maternité et de religion, son esprit, sa finesse d’observation, ses jeux de mots cocasses, sa drôlerie, son extrême énergie, sa passion pour le langage et l’écriture ont certainement contribué à forger la trajectoire du fils.

C’est un livre étonnant et merveilleusement différent de tout ce que j’ai pu publier jusqu’à présent.

 

 

(Cette interview a été publiée préalablement dans Indes Magazine)

http://www.asiedusud.info/rajesh-sharma-privilegier-la-diversite-des-voix-de-linde/

Écrire un commentaire