En dix ans, Bombay a perdu 40 % de ses mangroves

 dans News Inde

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Le gouvernement Modi a autorisé la destruction de cent nouveaux hectares pour construire un aéroport

Les défenseurs de l’environnement sonnent l’alarme à Bombay. Le gouvernement indien, dirigé par le libéral Narendra Modi, vient de donner son feu vert à la destruction de 108  hectares de mangroves dans la banlieue sud-est de la capitale économique du pays, en vue de construire un nouvel aéroport international dont la superficie totale approchera les 300  hectares.

Les autorités du Maharashtra, l’Etat dont Bombay est la capitale, ont reçu l’accord de New Delhi pour ne pas sanctuariser le site de la future infrastructure, localisé de l’autre côté de la baie qui a donné son nom à la ville. La zone jouxte Navi Mumbai, une cité sortie de terre dans les années 1980, mais elle occupe un espace totalement inhabité à ce jour.

Les terrains, salés et marécageux, sont majoritairement couverts de l’espèce Avicennia marina, une verbénacée capable de tolérer les fortes concentrations en métaux lourds (plomb, mercure, chrome) qui ont été relevées dans les cours d’eau avoisinants. Selon l’ONG Vanashakti, qui s’est spécialisée dans ce domaine, les mangroves constituent la meilleure barrière que la nature ait trouvée pour protéger les côtes des assauts de la mer.  » Ceux qui développent des projets urbains ne peuvent pas décider d’eux-mêmes où faire pousser ou non la mangrove. C’est la nature qui décide, pas l’homme « , explique son directeur, Stalin Dayanand, un militant connu sur place comme  » le guerrier des zones humides  » et qui a pris la tête des opposants à l’aéroport.

La mangrove, indispensable à la préservation de la biodiversité, possède une autre vertu : elle sert d’abri à la faune et notamment, à Bombay, aux centaines de milliers de flamants roses qui y font halte l’hiver, lors de leur migration depuis les steppes de Sibérie vers la savane africaine. Pour compenser, le gouvernement propose de transformer en réserve animalière une section de littoral de Thane, un quartier nord de la mégapole situé à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau du futur aéroport, au fond de la baie. Une  » diversion « , dénoncent les écologistes.

Projet de voie rapideAu-delà des questions de sanctuarisation, les autorités ont surtout renoncé à tenir leur promesse s’agissant de la reconstitution des espaces naturels appelés à être transformés en pistes de décollage et d’atterrissage. Initialement, il était prévu que pour chaque hectare de mangrove arrachée, les constructeurs de l’aéroport en replantent cinq. C’est du moins la règle qui avait été fixée en  2011 par un arrêté de l’administration chargée du littoral de Bombay. Finalement, le ministère de l’environnement et des forêts a ramené le ratio à trois pour un, au motif que d’autres projets de travaux publics étaient sur le point d’être lancés.

La municipalité vient en particulier d’adopter le principe d’une voie rapide de 36 kilomètres qui longera l’océan et sera destinée à désengorger la circulation automobile entre le nord et le sud de l’agglomération. L’ouvrage, estimé à 120  milliards de roupies (1,7  milliard d’euros), sera composé de plusieurs ponts qui devront enjamber des hectares de mangroves et, là encore, entraîner leur destruction.

L’aéroport, lui, est déjà en procédure d’appel d’offres. Au mois de mars, quatre groupements d’entreprises ont été préqualifiés, parmi lesquels le français Vinci associé au conglomérat indien Tata. Le projet représente un investissement de 135  milliards de roupies (1,9  milliard d’euros) et nécessitera la construction d’un viaduc d’une vingtaine de kilomètres de long au milieu de la baie, pour rallier le centre-ville. Même si beaucoup en doutent, les travaux démarreront dans les deux ans, assurent les autorités locales. Il faut dire que lors des dernières élections régionales, en octobre, le Maharashtra est passé sous les couleurs du Parti du peuple indien (BJP), le parti du premier ministre Narendra Modi. Or ce dernier mène une politique de grands travaux offensive pour nourrir la croissance économique du pays.

Après sa victoire éclatante aux législatives du printemps 2014, la droite nationaliste avait ainsi annoncé qu’elle lèverait les obstacles administratifs à tous les chantiers jugés prioritaires et structurants. Jusqu’en avril, il n’en a rien été, fait remarquer le Centre for Science and Environment de New Delhi.

Changement de ton » Contrairement à un sentiment très répandu, le nouveau gouvernement n’a pas eu une approche des règles environnementales très différente de celle de l’équipe précédente durant sa première année de mandat, il n’y a pas eu de réforme majeure pour simplifier les règles « , constate son directeur général, Sunita Narain.

Ce n’est que tout récemment que le ton a changé. En avril, des instructions ont été données pour accélérer les études d’impact et faire en sorte que celles-ci soient bouclées en trente jours, alors qu’elles pouvaient durer parfois deux ans. Résultat : en quelques semaines, plus de la moitié des projets en attente d’autorisation ont été débloqués, calcule le Centre for Monitoring Indian Economy, un cercle de réflexion basé à Bombay. En trois mois, quelque 1 200  milliards de roupies (17  milliards d’euros) d’investissements ont reçu un feu vert pour démarrer. Dans un rapport publié fin juin, les analystes de Deutsche Bank le confirment : la validation des projets a connu  » une forte augmentation au deuxième trimestre 2015 « , pour atteindre un niveau qui n’avait pas été observé depuis bientôt deux ans.

A Bombay, les défenseurs de l’environnement ont donc de quoi s’inquiéter. En seulement dix ans, la ville a déjà perdu 40  % de ses mangroves en raison du développement urbain, de la multiplication des décharges sauvages et de la croissance exponentielle des rejets d’eaux usées dans la mer. Quand la Compagnie des Indes orientales a assis son autorité sur le sous-continent, au XVIIe  siècle, le site n’était qu’un archipel envahi par la végétation et les bêtes sauvages.

– (Intérim.)

http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20150716/html/1210136.html

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