La grande misère des paysans indiens

 dans News Inde

Il est des records dont l’Inde se passerait volontiers. Le nombre élevé de suicides chez ses paysans par exemple. Si le fléau frappe peu ou prou toutes les régions du pays, certaines sont plus affectées que d’autres. Ce sont celles où le sol est si désespérément aride qu’une seule mauvaise mousson suffit à ruiner une famille entière. Voire à créer une véritable disette dans les villages. Situés dans l’est du Maharashtra, le Marathwada et Vidarbha font partie de ces terres maudites. L’an dernier, Vidarbha a enregistré un déficit d’eau de 14% et le Marathwada de 42%.

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Résultat, selon les statistiques du gouvernement régional, plus de 400 paysans se seraient suicidés en 2014 dans le seul Marathwada (il y en a eu 986 dans l’ensemble du Maharashtra). En cause, la perte des récoltes en raison du manque d’eau. Et bien sûr, la spirale infernale qui s’ensuit : les dettes contractées auprès des usuriers à un taux rédhibitoire pour l’achat de semences et de pesticides que l’on ne peut pas rembourser ; les factures d’électricité qui s’accumulent ; les enfants que l’on doit retirer de l’école faute de pouvoir payer la moindre roupie pour un livre ou un cahier. La liste est longue, les conséquences macabres. Sur 422 paysans ayant mis fin à leurs jours dans le Marathwada l’an dernier, 252 l’ont fait parce qu’ils ne pouvaient pas rembourser leurs dettes, note un responsable du gouvernement du Maharashtra.

Il faut dire que si la mousson a été mauvaise l’an dernier dans pratiquement toute l’Inde, le Marathwada a enregistré pour sa part sa troisième sécheresse consécutive. Et si, comme les météorologues le redoutent, la mousson 2015 est mauvaise, ce sera un désastre pour la région.

Récolter l’eau des pluies

Alarmés, les responsables du Maharashtra ont lancé en mars dernier un vaste et ambitieux programme. Baptisé Jalyukta Shivar Abhiyan, il se fixe pour objectif d’éradiquer la sécheresse récurrente dans tout l’Etat d’ici à 2019. « Ce programme vise à trouver le moyen de faire du Maharashtra un Etat sans sécheresse et de récolter l’eau de pluie dans les villages, afin d’augmenter le niveau des nappes phréatiques », a déclaré le gouverneur C Vidyasagar Rao. 5 000 villages sont concernés par ce projet phare de la lutte contre la sécheresse.

L’idée est de creuser des canaux dans lesquels l’eau des pluies ira naturellement se loger. A en croire les édiles de certaines communes où les travaux ont déjà commencé, le projet a déjà porté ses fruits en raison des précipitations inattendues en mars et avril.

Une autre idée est en train de faire son chemin, et c’est surtout dans le Marathwada qu’elle devrait être expérimentée. Au lieu de continuer à cultiver de la canne à sucre, très gourmande en eau, comme cela se fait depuis des siècles, les paysans sont encouragés à se reconvertir dans l’horticulture ou la fruiticulture. « Nous nous sommes déjà tournés vers la culture de fruits exotiques et de fleurs ; la demande est élevée et cela rapporte davantage », affirme un jeune paysan. Ses aînés sont plus méfiants…

Si elle ne prétend pas être un remède miracle, la diversification des cultures dans des régions aussi sinistrées que le Marathwada peut apporter un peu de soulagement aux agriculteurs.  « L’idéal est d’arrêter l’expansion de la culture de la canne à sucre dans la région. Nous demandons à tous les paysans d’être pragmatiques étant donné la réalité de la géographie de leur région et en particulier la situation désastreuse en ce qui concerne l’eau », a récemment déclaré Devendra Fadnavis, le Premier ministre régional du Maharashtra.

Ce programme a aussi un nom : « Beyond Sugarcane » (Au-delà de la canne à sucre). A en croire plusieurs villageois, des milliers d’agriculteurs se sont déjà lancés dans la culture du soja ou encore dans l’horticulture, avec une nette préférence pour la fleur de gerber. Les fleurs sont envoyées à Delhi, Bangalore, Hyderabad et même exportées, notamment en Thaïlande. Sanjay Pawar, un jeune agriculteur de Padola, un village du Marathwada, a été interviewé par toutes les chaines de télévision et tous les journaux. A tous il a confié son bonheur de s’être diversifié. Il est porteur d’un message : « Fatigués de la sécheresse qui revient tous les ans, nous sommes une bonne douzaine à avoir décidé de faire quelque chose de nouveau. Et aujourd’hui, nous engrangeons des bénéfices… sans canne à sucre », répète-t-il inlassablement.

Officiellement, « Beyond Sugarcane » fait partie du vaste projet Jalyukta Shivar visant à éradiquer la sécheresse. En réalité, nombre d’observateurs le jugent plus réaliste et plus simple à mettre en oeuvre pour tous les agriculteurs sinistrés. Des fleurs, du soja et pourquoi pas des céréales. « Peu importe le nombre de programmes pour récolter de l’eau, ils ne serviront pas à grand-chose si les paysans continuent de privilégier les cultures qui en consomment le plus », affirme un responsable local. Le tout est de convaincre les paysans. Certains ont du mal à croire qu’il y a une vie « au-delà de la canne à sucre ».

Marie-France Calle

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