Narendra Modi tous azimuts

 dans News Inde

4791552_3_73bd_le-premier-ministre-indien-narendra-modi_89622309b045edb026fb23eb4dd5fc0c

Au XXe siècle, lorsqu’on parlait de l’URSS et des Etats-Unis, on disait « les deux grands ». Aujourd’hui, non seulement l’un des deux grands a beaucoup perdu de sa superbe, mais la cour des grands commence à se peupler. Il y a la Chine, bien sûr, qui ne cesse de le rappeler. Il y a aussi l’Inde, qui, elle, n’a pas vraiment donné de la voix sur la Syrie, préférant s’en tenir à de prudentes condamnations du terrorisme de tous bords. Cet attentisme est parfaitement révélateur de la position inconfortable dans laquelle se trouve l’Inde de Narendra Modi : un grand pays fier de son émergence, désireux d’être reconnu comme puissant, mais qui n’a pas encore tout à fait décidé ce qu’il veut faire de sa puissance.

Championne des non-alignés

Une semaine d’entretiens organisés à New Delhi et Bombay par le think tank European Council on Foreign Relations, auxquels Le Monde a participé, a permis de mesurer l’intensité des interrogations et de la réflexion en cours dans les cercles de politique étrangère à ce sujet. Après l’indépendance, en 1947, l’Inde s’était imposée dans l’ère post-coloniale comme la championne du mouvement des non-alignés. Aujourd’hui, dans le monde de l’après-guerre froide, elle aimerait bien à nouveau être championne – mais de quoi ? « Le XXIsiècle sera le siècle de l’Inde », proclame le charismatique premier ministre Modi. Peut-être, mais comment marquera-t-elle le siècle ?

Veut-elle transformer l’ordre mondial ou, simplement, améliorer son statut dans l’ordre existant ? Veut-elle privilégier le soft power, exploiter son image de plus grande démocratie du monde, berceau du yoga, génératrice de bataillons de génies de la high-tech et productrice de stars mondiales à Bollywood, ou bien veut-elle renforcer le hard power pour projeter sa puissance ? Quelle carte doit-elle jouer face à l’irrésistible ascension de l’autre géant d’Asie, la Chine ?

Pour les Indiens, le moment est propice à ces interrogations. Les grands équilibres géopolitiques sont en pleine évolution. Les « trente glorieuses » chinoises, trois décennies de très forte croissance économique, marquent le pas, alors que la dynamique indienne reste vigoureuse ; à long terme, la démographie de l’Inde est d’ailleurs plus favorable que celle de la Chine. Au pouvoir depuis mai 2014, Narendra Modi a réussi à changer l’image de l’Inde sur la scène internationale qu’il arpente inlassablement – près de 30 pays visités en moins de dix-huit mois – avec un discours optimiste, d’innovation et de volontarisme.

Eternel casse-tête

La puissance moderne cependant passe par la maîtrise des leviers économiques. Et malgré tout son dynamisme, l’Inde en est encore loin : « Notre problème, c’est l’exécution », admettent sagement ses responsables en privé, piqués au vif par le 142e rang attribué à l’Inde par la Banque mondiale dans le classement sur la facilité de faire des affaires. Assurer la prospérité de son 1,25 milliard d’habitants et trouver un emploi aux 25 millions de jeunes qui arrivent sur le marché chaque année reste le premier objectif du gouvernement indien. La politique étrangère indienne a donc nécessairement une dimension économique : lorsque M. Modi monte son grand numéro de séduction pendant trois jours dans la Silicon Valley, comme il l’a fait fin septembre, c’est pour que l’investissement dans l’innovation technologique se fasse aussi dans le sens retour. Lorsqu’il se tient à distance du chaudron moyen-oriental, c’est surtout parce que des millions de travailleurs indiens vivent dans la région et font vivre autant de familles grâce à l’argent envoyé au pays.

M. Modi a aussi compris qu’une puissance se doit d’avoir de bonnes relations de voisinage, et que l’Inde a d’autres voisins que le Pakistan, son éternel casse-tête. Certains n’avaient pas vu de leader indien depuis plus de trente ans : lui est allé les voir, avec un succès jusqu’ici très mitigé. Puis le premier ministre a repris l’avion pour visiter, un peu plus loin, cinq pays d’Asie centrale et la Mongolie.

 Sylvie Kauffmann

  • Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/10/17/narendra-modi-tous-azimuts_4791553_3232.html#mHX6lPo0QgLfQK8c.99

 

 

 

Écrire un commentaire