L’Inde, le pays musulman où l’Etat islamique peine à recruter

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Ce samedi 21 novembre au soir, les dômes en grès rouge du vieux palais Jahaz Mahal ont été coiffés de guirlandes de fleurs orange. Sur l’esplanade recouverte de matelas blancs, entouré de ses musiciens, Shri Yusuf Malik chante son amour pour Dieu, les bras levés vers le ciel. Il est minuit, et les milliers de spectateurs amassés du vaste terrain vague jusque dans les rues adjacentes vont rester jusqu’à l’aube écouter les chants de dévotion soufis. Ils sont hindous, chrétiens, musulmans, sikhs ou encore bouddhistes.

Depuis des siècles, l’association Anjuman Sair-e-Gul Farochan organise à cette époque de l’année ce festival dans les rues du quartier Mehrauli de Delhi. Les musulmans se rendent au temple hindou pour y recevoir sur le front un tilak, la marque des dieux, et les hindous sont à leur tour accueillis dans la mosquée pour offrir leurs prières. « On se sent complet, on se sent indien quand on passe ce moment ensemble. Car on retrouve des bouts de notre identité dans les deux religions », témoigne Sunil Gupta, l’un des spectateurs.

Si l’islam indien résiste à l’influence de l’organisation Etat islamique (EI), c’est sans doute grâce à cette longue tradition de syncrétisme religieux. Le troisième pays musulman au monde ne compte, selon les chiffres officiels, que 23 ressortissants ayant rejoint l’EI, soit cinquante fois moins qu’en France. Des statistiques auxquelles échappent toutefois les 800 000 Indiens qui vivent dans les pays du Golfe. « C’est l’une des plus larges populations musulmanes au monde qui ait résisté à la radicalisation, affirme Shishir Gupta, l’auteur de The Indian Mujahideen: The Enemy Within (Hachette, 2011, non traduit). Savez-vous combien d’Indiens ont effectué d’attentats-suicides ? Un seul, et c’était dans les années 1990 au Cachemire. » En septembre, 105 organisations musulmanes du pays ont condamné d’une seule voix l’action de l’Etat islamique, la qualifiant d’« inhumaine ».

Le troisième pays musulman au monde ne compte, selon les chiffres officiels, que 23 ressortissants ayant rejoint l’EI, soit 50 fois moins qu’en France

Le cas indien est paradoxal. Avec ses 180 millions de fidèles, la population musulmane est l’une des plus pauvres du pays, la plus illettrée, celle aussi qui est la moins représentée dans la fonction publique (3 % des postes pour 15 % de la population). Depuis l’arrivée au pouvoir, en mai 2014, du premier ministre, Narendra Modi, issu du parti nationaliste hindou du Bharatiya Janata Party (BJP), les musulmans font face à un climat lourd de suspicion à mesure que la poussée de l’hindouisme militant fragilise les minorités. Et pourtant, depuis l’attentat de 2013 revendiqué par le groupe islamiste radical des Moudjahidine indiens et qui avait fait 16 morts à Hyderabad, les attaques terroristes se sont tues. L’islam radical qui a toujours été contenu dans le pays y est quasi absent.

« Etat d’alerte »

L’Inde doit sa cohésion sociale au sécularisme défendu par Nehru et Gandhi, les deux pères de l’indépendance, et gravé dans la Constitution. « Grâce au jeu de la démocratie représentative, les partis portent les revendications des musulmans et les incluent dans l’espace politique », avance Shishir Gupta. Au risque, d’ailleurs, d’éroder le sécularisme en instrumentalisant ces religions à des fins électorales. Car selon une méthode éprouvée à chaque veille de scrutin, les candidats tentent de creuser les clivages communautaires pour consolider les électorats de base.

Le sécularisme indien s’inscrit dans une longue tradition de multiculturalisme. Bien avant l’invasion du nord de l’Inde par les Moghols, au XVIe siècle, les commerçants musulmans se sont établis dans le Kerala pour y faire commerce du poivre, dès les débuts de la civilisation de l’islam. « Contrairement aux conquérants, les commerçants n’imposent pas leur volonté ou leur culture, mais s’adaptent plutôt à la culture locale », explique Saeed Naqvi, l’auteur de plusieurs ouvrages sur les musulmans d’Inde. Des siècles plus tard, l’empereur moghol Akbar est même allé jusqu’à combiner les pratiques religieuses hindoues et musulmanes dans une seule religion syncrétique, nommée Din-e-Ilahi, ou « religion de Dieu ».

Malgré cet héritage, l’Inde n’échappe pas à la menace de l’Etat islamique. Prudent, le ministre de l’intérieur indien, Rajnath Singh, a indiqué, mardi 17 novembre, que le pays était en « état d’alerte ». L’organisation progresse au Bangladesh, où elle a revendiqué plusieurs assassinats ces derniers mois, ainsi qu’en Afghanistan et au Pakistan. La région indienne du Cachemire, en proie à une insurrection séparatiste depuis près de trois décennies, est particulièrement vulnérable. Des graffitis et des drapeaux aux couleurs de l’Etat islamique y ont fait leur apparition ces mois derniers. « La proposition d’un califat accueillant tous les musulmans pourrait trouver un écho auprès des Cachemiris, qui disent souffrir de l’oppression de l’Etat indien », craint Shishir Gupta. L’Inde pourrait devenir ainsi la première ligne de front d’un Etat islamique implanté dans la région pakistano-afghane.

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