Une star de Bollywood dénonce le fanatisme hindou.

 dans News Inde
  AamirKiran

Adieu Bollywood, usine à rêves consensuelle ! L’industrie indienne du cinéma s’est transformée en un champ de bataille politique  après la polémique déclenchée par l’acteur Aamir Khan.  » M. Perfectionniste « , comme on l’appelle en Inde, est bien plus qu’un acteur de cinéma, il est le symbole de l’unité de la nation. Musulman dans un pays à majorité hindoue, il a endossé le rôle d’ambassadeur de la marque  » Inde « , avec le slogan  » Incredible India «  pour y promouvoir le tourisme. Pourtant, lors d’une cérémonie de remise de prix de journalisme, le 23 novembre, Aamir Khan a fait part de son  » inquiétude «  face au  » climat d’intolérance «  qui règne dans le pays. L’acteur a évoqué les craintes de son épouse :  » Pour la première fois, elle se demande si l’on ne devrait pas quitter l’Inde. Elle a peur pour notre enfant, peur de cette ambiance autour d’elle, peur d’ouvrir chaque matin les journaux.  » Tout comme des centaines d’autres intellectuels et artistes indiens, qui ont rendu leurs prix et décorations pour protester contre ce  » climat d’intolérance « , Aamir Khan, toujours entouré de gardes du corps, a peur, lui aussi. Et ils sont de plus en plus nombreux, en Inde, à partager ce sentiment, depuis que des musulmans ont été lynchés à mort par des fanatiques hindous. L’un avait été soupçonné de consommer de la viande de boeuf, l’autre d’avoir participé à une  » fête du boeuf  » dans le Cachemire. Un intellectuel critique de l’idolâtrie chez les hindous a été tué devant chez lui, en plein jour.  » La période est inquiétante pour la liberté d’expression en Inde « , s’est ému l’écrivain Salman Rushdie.

Or l’attitude du gouvernement indien, dirigé par le nationaliste hindou Narendra Modi, alimente ces inquiétudes. Le ministre de la culture a qualifié de simple  » accident  » le lynchage à mort d’un musulman. M. Modi n’est sorti de son long silence que pour faire part de sa  » tristesse « .

L’Inde, pays intolérant ? La déclaration d’Aamir Khan a mis le feu aux poudres. Plusieurs hommes politiques sont montés au créneau pour dénoncer l’ » outrage moral « , d’autres l’ont accusé de  » dégrader l’image du pays « . Placé sur un piédestal, confiné dans un rôle de porte-étendard, en Inde un acteur n’est pas un citoyen comme un autre, surtout lorsqu’il se permet de critiquer son propre pays.

Ce climat d’intolérance ne date pas d’hier. Lorsque le Parti du Congrès était au pouvoir, Les Versets sataniques de Salman Rushdie ont été censurés. Mais, là où elle était opportuniste, l’intolérance est désormais méthodique. Actuellement au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP, parti nationaliste hindou) a interdit la consommation de boeuf dans plusieurs Etats, au prétexte que la vache est sacrée. Dans un pays qui a gravé la laïcité dans le marbre de sa Constitution, en 1976, certaines déclarations de hauts dirigeants, inimaginables il y a quelques années, donnent des frissons.  » Les musulmans peuvent continuer à vivre dans ce pays, mais ils doivent arrêter de manger du boeuf « , a ainsi déclaré en octobre Manohar Lal Khattar, le ministre en chef de l’Etat d’Haryana. Le gouvernement a ensuite menacé de fermer plusieurs ONG, dont Greenpeace, en s’appuyant sur une loi qui leur interdit de recevoir des financements de l’étranger sans son accord. Lorsque des organisations fanatiques hindoues sèment la terreur, tuant ou défigurant, par exemple, celui qui ose inviter un ancien ministre pakistanais des affaires étrangères, le gouvernement ne condamne que mollement.

Devant les nombreuses réactions d’indignation qui ont fait suite à ses propos, Aamir Khan a répondu que c’était bien la preuve qu’il avait raison. Un avocat est même allé jusqu’à porter plainte contre l’acteur pour  » sédition « . Une fois la polémique retombée, le BJP pourrait être le grand gagnant de ce débat qui agite les médias. La notion de minorité en Inde ne se définit déjà plus comme l’appartenance à une basse caste ou aux intouchables, mais renvoie à la religion. Une polarisation qui pourrait servir les intérêts du parti, en mobilisant les électeurs hindous de toutes les castes derrière lui.  » Je ne crois pas que l’Indien moyen devienne intolérant. Mais c’est certainement le cas de ceux qui fixent les standards de la vie en société et du discours public en ne reflétant pas cette réalité « , constate l’universitaire Pratap Bhanu Mehta dans le quotidien The Indian Express, avant de conclure que  » chaque patriote devrait s’en inquiéter et en avoir honte « .

Julien Bouissou

© Le Monde

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