En Inde, double discours sur le travail des enfants

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L’Inde vient de modifier de façon substantielle la loi régulant le travail des enfants dans le pays. Les amendements que le gouvernement de Narendra Modi a fait adopter au Parlement le 27 juillet constituent des avancées en faveur de la protection des plus jeunes tout en tenant compte de la réalité socio-­économique indienne, affirment les autorités de New Delhi. Or les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent, elles, ce texte. Elles estiment qu’il s’agit de mesures régressives qui pourraient avoir des conséquences exactement inverses des bonnes intentions proclamées.

La nouvelle législation sur le travail des enfants (Child Labour Regulation and Prohibition Amendment Act) est marquée par deux changements importants, se plaît à souligner le gouvernement. D’une part, employer des enfants de moins de 14 ans est interdit, et, d’autre part, il ne devrait plus être permis de recruter des jeunes âgés de 14 à 18 ans dans des métiers dits « à risques ». Mais le texte prévoit une exception à la règle pour le moins problématique : les plus jeunes pourront désormais travailler de façon légale dans des entreprises familiales « pendant les vacances scolaires et en dehors des heures de cours ».

Ce glissement de la loi a été vivement critiqué par l’Organisation des Nations unies et par de nombreuses ONG, conscientes des abus que cette clause est susceptible d’engendrer. « Cette disposition sabote complètement la loi sur l’éducation de 2009, qui garantit non seulement le droit d’aller à l’école, mais aussi d’étudier dans des conditions adéquates », déplore Prabhat Kumar, à la tête de la protection de l’enfance pour Save The Children en Inde.

Les filles, premières victimes

Environ 80 % des quelque 10 millions d’enfants qui travaillent sont précisément employés au sein d’entreprises familiales, dans des secteurs aussi variés que la restauration, la taille de diamants, les travaux agricoles ou le ramassage d’ordures… Sans compter que la « famille » définie par ces récents amendements comprend également les parents éloignés. La notion est suffisamment floue pour élargir considérablement le nombre d’entreprises en droit d’embaucher des enfants.

Les détracteurs de la loi remaniée pointent aussi du doigt la réduction drastique du nombre de professions classées à risques pour les adolescents : la liste passe de seize à trois ! « Nous assurons que pour la première fois, les enfants de 14 à 18 ans seront épargnés par les métiers à risques », avait pourtant déclaré le ministre du travail devant le Parlement en défendant son projet.

Le gouvernement a au demeurant défendu ses amendements bec et ongles, affirmant avoir tenté de trouver un juste équilibre entre la protection des jeunes mineurs et la dure réalité de l’Inde, où de nombreuses familles pauvres dépendent des revenus de leurs enfants pour survivre. L’argument n’a pas convaincu les défenseurs des droits des enfants.

« Une partie du travail des enfants deviendra invisible, cela entraînera une faible fréquentation scolaire (…), les plus vulnérables seront forcés d’arrêter l’école »,

a réagi l’Unicef dans un communiqué.

Prix Nobel de la paix en 2014 pour son travail contre l’exploitation des enfants mené sans relâche depuis trente ans, Kailash Satyarthi, fondateur de l’ONG Bachpan Bachao Andolan (Mouvement pour sauver l’enfance), partage cet avis. « Cette loi utilise les valeurs familiales indiennes pour justifier l’exploitation économique des enfants, estime-t-il. Elle trompe la société en mélangeant l’apprentissage en famille et le travail dans une entreprise familiale. » M.Satyarthi dénonce un dispositif qui « renforce le statu quo et les normes rigides de la hiérarchie sociale en freinant l’ascension socio-économique des classes les plus marginalisées ».

Ouvriers et ouvrières mineurs à bas coût

Pour Prabhat Kumar, ce sont les filles qui seront les premières affectées, alors que leur situation est déjà alarmante. « Selon un rapport que nous avons publié en 2014, les filles représentent 80 % des enfants qui travaillent en tant que domestiques et 70 % de ceux employés dans les entreprises familiales du textile », rappelle-t-il. Au nom de son organisation, Save The Children, M. Kumar estime que la loi controversée est en totale contradiction avec la campagne, lancée en janvier 2015 par le gouvernement Modi, pour promouvoir l’éducation des filles en Inde.

Certains redoutent que le recours à une main-d’œuvre de moins de 14 ans ­se traduise par une réduction des salaires­ dans l’industrie du textile. En effet, le vote éclair de la loi au Parlement n’est peut-être pas anodin : il survient quelques semaines à peine après l’annonce par le ministère des finances d’importantes subventions destinées à relancer ce secteur industriel en Inde. Cette initiative vise, selon le gouvernement, à créer 10 millions de nouveaux emplois en trois ans. L’Inde espère aujourd’hui passer devant des pays comme la Chine, le Bangladesh et le Vietnam, où les salaires du secteur textile ont eu tendance à augmenter ces dernières années. La modification de la loi pourrait donc s’apparenter à une stratégie inquiétante, instituant une main-d’œuvre d’ouvriers et d’ouvrières mineurs à bas coût.

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