L’Inde du Sud pleure Jayalalithaa, «mère» et cheffe de gouvernement

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Un hommage à Jayalalithaa Jayaraman, décédée lundi soir, à Allahabad. Photo Sanjay Kanojia. AFP

A la tête de l’Etat du Tamil Nadu et de ses 72 millions d’habitants, cette ancienne actrice faisait l’objet d’un culte de personnalité démesuré.

Une marée humaine de plus de 100 000 personnes s’est déversée mardi sur la baie de Chennai (ex-Madras), la capitale du Tamil Nadu, pour dire adieu à celle qu’ils appellent «Amma», «mère». Pendant toute la journée, des citoyens ordinaires venus de tout cet Etat du sud de l’Inde ont patienté dans une ambiance de profonde tristesse, hommes et femmes se tapant la poitrine et s’effondrant en pleurant le départ de leur dirigeante. Jayalalithaa Jayaram, morte de maladie lundi soir à 68 ans, venait d’entamer son quatrième mandat, non consécutif, comme cheffe du gouvernement du Tamil Nadu, un des Etats les plus riches de l’Inde, qui compte environ 72 millions d’habitants. Sa popularité digne d’une demi-déesse dépassait de loin celle des politiciens ordinaires, et le culte de sa personnalité avait atteint un niveau rarement égalé, même dans cette partie très religieuse du pays.

l faut dire que «Jayalalithaa» a d’abord captivé le public dans l’obscurité des salles de cinéma : elle commence sa carrière d’actrice à l’âge de 13 ans et devient, dans les années 60 et 70, la plus grande star du sud de l’Inde. Entrée ensuite en politique, elle est élue pour la première fois «ministre en chef», à la tête de l’Etat, en 1991, un poste qu’elle a occupé pendant quatorze des vingt-cinq dernières années.

Eau, graines, téléphones subventionnés

Jayalalithaa Jayaram s’impose avec une politique très sociale, voire populiste et matriarcale. Elle crée une multitude de programmes sociaux, portant tous son surnom d’«Amma» et offrant de la nourriture, de l’eau, du ciment, des graines ou des téléphones portables à des prix largement subventionnés. Sur les produits comme sur les murs des administrations, son visage rond s’affiche partout. Le culte de la Mère nourricière se développe. Même les cadres de son parti s’allongent pour lui toucher les pieds.

Cette politique a contribué à faire du Tamil Nadu l’un des Etats au meilleur indice de développement humain de l’Inde, avec un taux d’alphabétisation de 80% (contre 74% dans le pays), un taux de fertilité bas et une réduction drastique des avortements de fœtus féminins. Cette «attention pour les pauvres» a été saluée et considérée comme une «source d’inspiration» par le Premier ministre Narendra Modi, qui a traversé le pays mardi pour assister à ses funérailles.

Le plus grand mariage du monde et 800 kilos d’argent

Femme célibataire dans un monde d’hommes, Jayalalithaa a dû déployer d’énormes efforts pour arriver à ce poste. Elle agissait de manière autoritaire, voire dictatoriale : les journalistes qui osaient critiquer sa politique étaient poursuivis en justice. «Soit vous étiez avec elle, soit contre elle», résume N. Ram, rédacteur en chef du quotidien The Hindu, victime d’une de ces plaintes. Elle est pourtant loin d’être irréprochable : en 1995, elle organise pour son filleul le plus grand mariage du monde selon le livre Guinness des records, avec 150 000 invités. Poursuivie en justice, elle est accusée d’avoir dépensé 100 millions de roupies (2 690 000 euros à l’époque) aux frais du contribuable. Il lui en coûtera son premier mandat. Une récente décision de justice a établi le coût de la cérémonie à «seulement» 30 millions, ce qui ne lève pas les doutes, sachant qu’elle se versait un salaire d’une roupie par mois.

En 2014, elle est condamnée à quatre ans de prison pour «possession disproportionnée de biens» : un magot comprenant entre autres 800 kilos d’argent, 28 kilos d’or, 10 500 saris et 91 montres. Une sentence annulée en 2015 pour vice de forme. Et sa politique de subventions a creusé ces dernières années le plus important déficit public de tous les Etats indiens.

Jayalalithaa aura réussi à surpasser les obstacles les plus difficiles de la cruelle vie politique indienne, hissant son parti régional comme troisième force au Parlement national, avec 37 sièges. Mais son règne sans partage a empêché l’émergence d’autres cadres dans sa formation, et la succession à la tête du Tamil Nadu s’avère déjà très difficile.

Sébastien Farcis correspondant à Delhi (en Inde)

http://www.liberation.fr/direct/element/mort-de-jayalalithaa-un-choc-fatal-pour-77-indiens_53699/

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